Notre personnel politique a décidemment tous les culots. On le savait déjà un peu mais il faut bien dire qu’en poussant le bouchon toujours plus loin ils arrivent à faire reculer les limites du supportable et même de l’absurde.

Voilà qu’ils nous sortent un nouveau mot, inattendu et particulièrement surprenant dans leur bouche : le mot « morale ». Qui aurait pu penser qu’ils le connaissaient et même qu’ils en aient jamais entendu vaguement parler ? A part sous la coupole de l’Institut, à l’Académie des Sciences morales et politiques, personne n’a jamais mêlé la morale et la politique…

Le grand débat du jour est donc de savoir si voter Front National est « moral » ou pas. Pour Manuel Valls, ce n’est pas moral, pour Nicolas Sarkozy, ce n’est pas immoral. Il faut, comme souvent avec eux, traduire.

Pour le Premier ministre, ce ne serait pas « moral » que la gauche perde une, deux, trois ou même quatre régions au profit du parti de Marine Le Pen. Pour l’ancien président de la République, il ne serait pas amoral ni même immoral que ceux qui ont voté FN au premier tour de ces régionales comprennent leur erreur et, se ravisant, votent pour les candidats des Républicains au second tour.

La première question est naturellement de savoir si, entre deux tours de scrutin, il vaut mieux stigmatiser des électeurs pour essayer d’en mobiliser d’autres ou tenter de caresser dans le sens du poil ces mêmes électeurs égarés pour tenter de les faire revenir à de meilleurs sentiments.

L’expérience semble démontrer qu’en trainant dans la boue pendant un quart de siècle Jean-Marie Le Pen, qu’en lui crachant au visage, qu’en l’accusant d’être une réincarnation du nazisme et en lui reprochant d’avoir été personnellement un tortionnaire en Algérie, on lui a permis, alors qu’il ne représentait pas grand-chose à ses débuts, d’être présent au second tour de la présidentielle de 2002.

Mieux encore, en continuant sur le même ton avec sa fille qu’on présentait comme étant antisémite, islamophobe, xénophobe et raciste, on a fait du Front National le premier parti de France. Et aujourd’hui tout le monde tremble à l’idée que cette « fasciste », mise au ban de notre société politique, ne soit la candidate la mieux placée pour remporter l’élection présidentielle de 2017.

On peut donc se demander si, au lieu d’utiliser tous les anathèmes de la langue française contre le père puis la fille, il n’aurait pas été plus habile de décortiquer leur programme, très différents d’ailleurs l’un de l’autre, et de reconnaitre, comme Laurent Fabius l’avait fait, qu’ils posaient « les bonnes questions » pour mieux démontrer qu’ils apportaient de mauvaises réponses.

Mais il était, bien sûr, plus facile de ne pas entamer de dialogue avec ces « intrus » et de les bannir en les méprisant sous prétexte qu’ils étaient antidémocrates, antirépublicains, quasiment antifrançais, en tous les cas étrangers au petit monde des nantis « copains et coquins ». Et donc contraires à la « morale »…

L’ennui, bien sûr, c’est que ces questions qu’ils posaient sur le chômage, l’insécurité, l’immigration, l’Islam, l’Europe se sont posées de plus en plus d’elles-mêmes au point que les Français ont fini par se les poser à leur tour. Et qu’en même temps de plus en plus de Français se sont retrouvés, eux aussi, rejetés au ban de la société, en tant que chômeurs, défavorisés, pauvres, mal-logés, etc. Exclus de la société, ces Français ont tout naturellement été se réfugier dans le parti qui était, lui aussi, exclu.

Le pauvre Valls ne peut évidemment que provoquer un immense éclat de rire en déclarant, le plus sérieusement du monde, aux 30 ou 40% d’électeurs du FN que ce qu’ils ont fait dimanche dernier et ce qu’ils s’apprêtent à faire dimanche prochain n’est « pas bien », « pas gentil », « pas moral ». Il n’y a aucun doute qu’en l’entendant ainsi des abstentionnistes du premier tour vont se précipiter dimanche prochain pour aller voter… FN. Histoire de prouver qu’ils n’ont pas la même conception de la morale que le parti socialiste.

Sarkozy est évidemment plus malin. En reconnaissant que tout Français a parfaitement le droit de voter pour le Front National puisque celui-ci est autorisé par la République, il fait comprendre à ces électeurs qu’il acceptera parfaitement leurs voix au second tour de la présidentielle de 2017. C’est évidemment un peu dérisoire. Il est- beaucoup trop tard maintenant pour espérer récupérer des voix du FN. On ne récupère pas les voix d’un parti qui est devenu le premier parti de France. En 2017, ce sera éventuellement Marine Le Pen qui récupérera des voix sarkozistes si elle affronte Hollande au second tour.

Reste que le mot « morale » dans la bouche de ces gens-là qui, depuis des générations, promettent n’importe quoi, trahissent leurs électeurs, accumulent les volte-face et sont prêts à toutes les magouilles, à toutes les vilenies et à toutes les forfaitures pour s’accrocher au pouvoir, a de quoi soulever le cœur. Ce n’est vraiment pas en évoquant ou en invoquant la morale que ces moralistes en peau de lapin vont, avec leurs faux nez, nous remonter le moral…