L’affaire Fillon-Jouyet ressemble à l’affaire Clearstream. Les Français n’y comprennent rien, savent qu’on ne connaitra jamais la vérité mais comprennent, une fois de plus, que nos hommes politiques sont capables des pires crapuleries.

Cette fois pourtant tout semble très simple. François Fillon a déjeuné en juin dernier avec Jean-Pierre Jouyet. La conversation a roulé, très logiquement, sur les problèmes judiciaires que rencontrait alors, encore et déjà, Nicolas Sarkozy et qui faisaient la « une » de toute la presse. Fillon a-t-il demandé à Jouyet de « taper » (sic !) Sarkozy en faisant intervenir l’Elysée auprès de la justice pour que celle-ci massacre Sarko ? C’est toute la question.

Mais avant même de se poser la question, les Français sont sidérés d’apprendre que l’ancien Premier ministre de Sarkozy, lui-même candidat déclaré à la prochaine primaire de la droite pour la présidentielle de 2017 et donc adversaire de Sarkozy, déjeune avec le secrétaire général de l’Elysée, meilleur ami de François Hollande (ils étaient camarades de promotion à l’ENA, la fameuse promotion Voltaire) et personnage –clé du pouvoir actuel.

Les Français ont oublié, si tant est qu’ils l’aient jamais su, que Jouyet avait été ministre de Sarkozy en tant que secrétaire d’Etat chargé des Affaires européennes dans le gouvernement de Fillon. Les deux hommes, Fillon et Jouyet, se connaissent donc bien. Mais ce copinage entre adversaires politiques a toujours quelque chose de choquant, même si Jouyet avait trahi la gauche (et Hollande) en rejoignant pendant quelques mois Sarkozy.

Qu’ils aient parlé de l’actualité sarkozienne est évident. De quoi d’autre auraient-ils pu parler ? Jouyet a fini par l’avouer, après l’avoir démenti, Fillon le nie farouchement, ce qui est absurde.

Et alors on se met à jouer sur les mots. Jouyet connaissait, bien sûr, la haine qu’éprouve désormais Fillon pour Sarkozy et savait parfaitement –Juppé n’étant pas encore entré dans la compétition- que, pour Fillon, le seul véritable obstacle sur la route de l’Elysée était Sarkozy. Et il savait aussi, comme tout le monde, que le point faible (c’est un euphémisme) de Sarkozy était le déluge d’affaires qui lui tombait sur la tête depuis son départ de l’Elysée. Fillon avait donc « à peine » besoin de dire à son interlocuteur qu’il aimerait bien que l’Elysée intervienne auprès des juges, plus ou moins « petits », pour que Sarkozy passe de la situation du « soupçonné » à celle de l’« accusé » et soit donc éliminé de la course à la présidence.

Le déjeuner (que personne ne nie) suffit donc à laisser entendre que Fillon est bel et bien intervenu auprès du secrétaire général de l’Elysée pour que la présidence de la République fasse pression sur la justice pour massacrer Sarkozy. On ne voit d’ailleurs pas à quoi d’autre aurait bien pu servir ce déjeuner.

En 1981, peu avant la présidentielle, Chirac avait rencontré Mitterrand, au cours d’un déjeuner organisé par Jean de Lipkovski chez Edith Cresson, pour voir comment ils pourraient ensemble exécuter Giscard. Ce n’était pas très élégant mais on ne l’a su que très longtemps plus tard.

Pourquoi Jouyet qui n’est pas né de la dernière pluie a-t-il révélé à deux journalistes du Monde son déjeuner avec Fillon ? Pour tuer Fillon, disent les amis de Fillon. Mais Fillon est déjà hors de la course, largement distancé par Sarkozy et par Juppé. Pour provoquer, par jeu, un énième psychodrame au sein de l’UMP ? C’est probable et, dès hier, on y a assisté. Pour rappeler, à la cantonade et à tous les Français, que Sarkozy est menacé par toute une série de mises en examen et faire croire, par la même occasion, que le pouvoir ne veut à aucun prix intervenir auprès de la magistrature dont il se vante de garantir la plus totale indépendance ? Sans doute. L’affaire va sans doute permettre à Sarkozy qui peine à décoller dans sa campagne de jouer les victimes. C’est un rôle dans lequel il excelle mais qui commence à être terriblement usé.

Ce qui est sûr c’est que ce déjeuner, ces complots, ces coups-bas dégoûteront, une nouvelle fois, les Français de notre faune politique. Et que ces magouilles « UMPS » rapporteront, comme à chaque fois, quelques voix supplémentaires à Marine Le Pen, en lui donnant raison dans sa critique contre les deux partis qui se partagent le pouvoir depuis tant d’années.