Notre malheureux pays a perdu tout bon sens et tous ses repères au point que nos chiffonniers du microcosme politico-médiatique en viennent aujourd’hui à s’arracher les chignons pour savoir qui du « légal » ou du « légitime » doit l’emporter.

Tout le monde reconnait que la construction du barrage de Sivens est parfaitement « légale » puisqu’après des années d’enquêtes approfondies et d’études en tous genres le Conseil général du Tarn (dont c’est la compétence) a approuvé, à la quasi-unanimité, ce projet.

Mais le Tout-Paris à la mode nous affirme aujourd’hui que la construction de ce barrage est totalement… « illégitime » car quelques centaines de gauchos, écolos et casseurs divers s’y opposent, soi-disant au nom de la protection de la nature. Nous marchons évidemment sur la tête.

Autant il est facile de savoir ce qui est « légal », c’est-à-dire ce qui respecte les lois –en l’occurrence le vote du Conseil général du Tarn est parfaitement « légal »-, autant il est difficile de savoir ce qui est « légitime », n’importe qui pouvant revendiquer la « légitimité » du combat qu’il entend mener contre la terre entière. Opposer « légitimité » à « légalité » c’est laisser entendre que les lois pourraient être « illégitimes ». Or, dans une démocratie, les lois sont votées par les représentants du peuple, ce qui, par définition, les rend « légitimes » même si elles peuvent parfaitement être contestées par certains.

Si quelques dizaines, quelques centaines, quelques milliers de manifestants ont évidemment le droit le plus absolu de protester contre telle ou telle décision, ils n’ont aucune « légitimité » pour s’opposer à ces décisions puisque rien ne les autorise à parler au nom de la majorité du peuple. Dans une démocratie, ce n’est pas la rue qui fait la loi.

Il est évident que si un jeune homme de 21 ans n’avait pas été tué à Sivens par une « bavure » de la gendarmerie, ce débat n’aurait jamais éclaté au cœur de notre vie politique. Mais si ce drame peut, très « légitimement », provoquer une vive émotion que tout le monde partage, cette mort ne donne pour autant aucune « légitimité » aux adversaires de ce projet approuvé « légalement » par des élus du peuple.

Ce combat entre « légalité » et « légitimité » a commencé en 1940 quand les partisans de Pétain affirmèrent que le gouvernement de Vichy était « légal » puisque la chambre élue en 1936 -celle du Front Populaire, on l’a trop souvent oublié- avait accordé les pleins pouvoirs au vieux maréchal, alors que ceux de de Gaulle répliquaient que le combat de la France libre était « légitime » puisqu’il y allait de l’honneur de la France. (En réalité, le vote des pleins pouvoirs à Pétain était totalement « illégal » car un Parlement a tous les pouvoirs sauf, bien sûr, celui de remettre ses pouvoirs à qui que ce soit).

Depuis, toutes les oppositions, surtout violentes, se sont toujours drapées dans le drapeau de la « légitimité » pour s’élever contre le pouvoir « légal » issu des urnes. Des putschistes d’Alger aux gamins de mai 68, tous pensaient que leur insurrection était « légitime ».

L’affaire de Sivens n’est, bien sûr, qu’anecdotique par rapport à ces grands moments de notre Histoire. Mais elle est diablement révélatrice de la décomposition actuelle du pays. Que des élus de la République puissent aujourd’hui évoquer la « légitimité » du combat des gauchistes qui harcèlent les forces de l’ordre pour s’opposer à un projet voté conformément à la loi, prouve à quel point l’Etat a lui-même perdu toute « légitimité ».

A force de reculer, de zigzaguer, de multiplier les volte-face, le pouvoir s’est décrédibilisé, déconsidéré, déshonoré. Pour beaucoup, il n’est plus « légitime ». La décentralisation n’a, d’ailleurs, fait qu’aggraver considérablement ce délitement du pouvoir. Même s’ils peuvent se dire les représentants du peuple, les conseillers généraux du Tarn sont-ils vraiment « légitimes » pour décider de l’avenir de leur région ? Rien n’est moins sûr quand on les découvre devant les caméras de télévision.

La « légitimité » va ouvrir la porte à toutes les revendications devant cet Etat en décomposition. Les Bonnets rouges peuvent revendiquer la « légitimité » de leur combat, comme les adversaires de l’aéroport de Notre-Dame des Landes, comme ceux de la ferme des 1.000 vaches, comme d’ailleurs ceux –même si on ne la leur a pas accordée- du mariage pour tous.

Quand la « légitimité » de tout et de n’importe quoi, de tous et de n’importe qui l’aura emporté sur la « légalité », c’en sera fini de la démocratie. Et tous ceux qui parlent de la « légitimité » à tout bout de champ dès qu’il s’agit d’un combat contre la « légalité » républicaine en seront les grands responsables.

Il est donc « légitime » de s’en inquiéter…