Certains naïfs s’imaginent que la gauche est au pouvoir sous prétexte qu’à l’Elysée c’est un ancien premier secrétaire du PS qui inaugure les chrysanthèmes. Ils n’ont rien compris. Ils n’ont pas vu qu’à Matignon le Premier ministre menait une politique résolument de droite en jetant à bas tous les tabous qui faisaient crever la France depuis des années et qu’à l’Assemblée la véritable opposition n’était plus constituée que de députés socialistes, écologistes ou d’extrême gauche.

Nous sommes donc en pleine cohabitation, avec un président qui ronchonne dans son coin et un Premier ministre qui, aimant les entreprises, les patrons et la finance, s’attaque à l’assurance-chômage, aux allocations familiales, au contrat de travail, au travail le dimanche, etc. autant de sujets que la droite nous avait toujours promis d’aborder et devant lesquels elle s’était toujours lamentablement « dégonflée ».

Très logiquement, ce Premier ministre « de droite » doit ferrailler durement avec une opposition, et une seule, menée par la plupart des ténors du parti socialiste, Martine Aubry, Arnaud Montebourg, Benoit Hamon et les autres qu’on appelle « frondeurs » mais qui sont, en réalité, les derniers fidèles si ce n’est au président de la République lui-même du moins à tous les engagements qu’il avait pris pour se faire élire. Les derniers gardiens d’un temple… en ruines.

L’ennui, bien sûr, c’est que ce Premier ministre qui mène une politique de droite et qui doit affronter une opposition de gauche est… officiellement lui-même de gauche, qu’il est à la tête, en principe, d’une majorité présidentielle de gauche qui a été élue, avec le président, pour conduire une politique de gauche. Même si les réformes qu’il a entreprises peuvent séduire (surtout à droite), il n’a aucune légitimité en trahissant ainsi sa famille politique et, plus grave encore, les électeurs.

Ce petit jeu qui ressemble à une imposture ne pourra évidemment pas durer très longtemps. Où Manuel Valls réussit à entrainer avec lui, sur le chemin de la trahison, une majorité de parlementaires « de gauche » assez lucides pour comprendre que suivre Hollande et rester fidèles à ses promesses les conduit –avec le pays- à la catastrophe, ou il sera, inévitablement et à court terme, obligé de quitter Matignon. Il ne lui restera plus alors qu’à traverser son désert en se préparant pour 2017 et en façonnant son image de candidat responsable de « centre-gauche ». Il sait déjà qu’il pourra plaire aux centristes et qu’il aura donc à affronter Alain Juppé qui compte, lui aussi, sur ces voix souvent déterminantes.

Tout cela rappelle un peu 1976 quand Chirac démissionna de Matignon pour créer le RPR, s’emparer de Paris et se préparer à affronter Giscard en 1981. Chirac savait que Giscard ne serait pas réélu comme Valls est aujourd’hui convaincu que Hollande sera battu par n’importe qui, en se représentant. Cela pourrait aussi rappeler 1970 quand Chaban lançant sa fameuse « Nouvelle société » sans même en avoir parlé à Pompidou qui ne pouvait que la désapprouver et qui le vira illico.

Reste à savoir si les Français sauront gré à Valls d’avoir essayé de tout changer ou s’ils se souviendront qu’il était, malgré tout, socialiste et lui feront payer cette tare indélébile. On comprend pourquoi Valls souhaite aujourd’hui changé le nom du PS. Il ne veut plus qu’on le soupçonne d’avoir le moindre rapport avec ce socialisme moribond…

Cela dit, ce qui est frappant aussi c’est la quasi disparition de la droite qui est devenue inaudible, inodore et sans saveur. Plus personne, à droite, pour rappeler que le chômage (dont la courbe devait s’inverser avant la fin de 2013) continue à augmenter, que les déficits et donc la dette continuent à se creuser, que le moral des Français qui n’était déjà pas fameux continue à dégringoler alors pourtant que Hollande s’était engagé sur l’honneur à « ré-enchanter le rêve français ».

Au lieu de tirer à vue sur le pouvoir actuel, Sarkozy s’en prend à Bruno Le Maire et à Hervé Mariton pour gagner la présidence de l’UMP, Juppé flingue courtoisement Sarkozy en vue des primaires de la droite et de la présidentielle, Fillon a déjà fait comprendre qu’il serait candidat à cette présidentielle même s’il était battu aux primaires. Bref, au lieu d’assumer son rôle d’opposition, la droite, la plus bête du monde, continue à regarder son nombril et à s’entredéchirer. Elle ne trouve peut-être rien à redire à la politique menée par Valls… Heureusement que les socialistes sont là pour jouer le rôle de l’opposition.

On se demande ce que les Français peuvent bien penser de ce spectacle où, au milieu d’une évidente cacophonie et d’un champ de ruines, chacun s’est mis un faux nez pour jouer le rôle de l’autre : le Premier ministre de gauche mène une politique de droite, la majorité socialiste devient l’opposition, la droite, n’osant pas approuver le Premier ministre, en est réduite à se chamailler… Un spectacle stupéfiant, voire écoeurant.