Ce matin, tous nos commentateurs patentés se disent stupéfaits de la révélation du Canard Enchainé selon laquelle Thierry Lepaon, le secrétaire général de la CGT, se serait fait payer, par sa confédération, 130.000 € de travaux pour aménager agréablement l’appartement que lui offre cette même confédération en payant (pour lui) un loyer de 2.500 €, ce qui d’ailleurs, vu le marché de l’immobilier, n’est pas très cher puisqu’il s’agit tout de même d’un 130 m2 en bordure du bois de Vincennes.

Le plus étonnant dans cette (petite) affaire est, bien sûr… l’étonnement de nos commentateurs et la naïveté (qu’on veut croire feinte) dont ils font preuve.

S’imaginent-ils vraiment que nos syndicalistes professionnels et nos hommes de gauche en général vivent comme des ascètes, méprisant la bonne chair, les bons vins et tous les plaisirs parfois même un peu honteux que peut offrir le capitalisme quand il est bien compris et dans ce qu’il a de plus égoïste ?

Tout le monde sait parfaitement que si l’on veut avoir une chance d’apercevoir les dirigeants de la CGT, de FO ou du PS, voire du Parti Communiste ou du Parti de gauche, il faut réserver une table chez Laurent, chez Lasserre ou chez L’Ami Louis ce qui permet, à deux et avec les vins, les cigares et l’Armagnac, de se régaler sans pudeur ni scrupule pour le prix d’un SMIC.

Pendant les mois d’été, si l’on veut parler chômage, précarité, exclusion avec de vrais spécialistes, il faut impérativement aller soit dans le Lubéron, soit à l’île de Ré, soit à Hossegor. Très rares, en effet, sont nos syndicalistes ou nos responsables de gauche (comme de droite) qui passent leurs vacances dans les corons du Nord.

Naturellement, il y a longtemps eu deux réactions possibles devant ces petits égarements. Les uns s’écriaient : « Après tout, ils auraient- bien tort de se priver ! » alors que les autres murmuraient : « Le tout est de ne pas se faire prendre ». Ces deux attitudes qui partageaient à peu près équitablement l’opinion ne sont plus possibles.

D’abord, parce que, grâce au progrès et à l’apparition de ce qu’on appelle « l’investigation », la délation, vieux sport typiquement français, est devenue une véritable institution qui permet de débusquer n’importe quelle turpitude de n’importe quel petit notable de n’importe quel village de campagne. Lepaon a, évidemment, été « balancé » par l’un de ses plus proches « camarades » qui a diffusé l’information dans toutes les fédérations.

Ensuite, parce que si, malgré la crise et le précipice dans lequel notre pays dégringole à grande vitesse, nous continuons à pardonner à nos dirigeants de tous poils leurs mensonges effrontés, leurs promesses jamais tenues et leur incapacité notoire à assumer leurs responsabilités, cette même crise est telle que de voir passer devant nous de beaux messieurs dans leurs beaux costumes chamarrés et leurs beaux carrosses dorés nous donne désormais envie de dresser des guillotines, surtout si nous apprenons que, dans leurs palais de marbre, ils continuent à se goberger à nos frais et parfois même à notre santé.

Thierry Lepaon s’était connaitre en étant « le héros CGT des Moulinex », c’est-à-dire un mélange de Danton et de Robespierre, prêt à monter sur les barricades et à faire le sacrifice de sa vie en présentant sa poitrine aux balles du pouvoir répressif pour défendre ses camarades que le capitalisme jetait sur la paille. Malin, il est vite redescendu de sa barricade et a rejoint l’appareil du syndicat pour en escalader 4 à 4 tous les échelons.

Au fond, il a fait comme Edouard Martin, « le héros CFDT de Florange » qui, lui aussi, bravait les puissances de l’argent (des roupies en l’occurrence) et, plus encore, les micros pour défendre ses camarades et qui, toute réflexion faite, toute honte bue, et alors que tous les hauts fourneaux avaient été éteints, est devenu tête de liste du PS aux élections européennes pour se recaser confortablement dans l’un des meilleurs fromages de la République, en passant ainsi des hauts fourneaux de Lorraine aux petits fours de Strasbourg.

Les paris sont pris. Lepaon va-t-il sauter pour… « abus de biens sociaux » comme la morale la plus élémentaire l’imposerait ou va-t-il rester dans son bel appartement et à la tête du premier syndicat de France ?

La CGT qui a un sens de l’humour qu’on ne lui soupçonnait pas vient de faire savoir que son secrétaire général avait refusé l’installation d’un home cinéma et d’une cave à vins dans son nouvel appartement. Preuve des goûts modestes de Lepaon. Preuve surtout que la CGT ne souhaite pas que les investigateurs fourrent leur nez dans les comités d’entreprise qu’elle contrôle, à la SNCF, à l’Edf et ailleurs où, là, l’argent détourné ne se chiffre pas par centaines de milliers mais par millions d’euros.

Certains se demandent encore pourquoi, en France, il n’y a que 7% des salariés à être syndiqués…