Ce week-end, la gauche continue à s’étriper. Après quelques jours de purgatoire, Montebourg, Hamon, Filippetti tentent, chacun de leur côté, de rameuter leurs petites troupes pour torpiller le pauvre Valls qui vient d’apprendre que la dette du pays avait franchi la ligne rouge des 2.000 milliards d’euros. La droite en fait tout autant avec un Sarkozy qui a « loupé » son retour triomphal sur le devant de la scène et un Juppé qui semble plus décidé que jamais -ou du moins pour une fois bien décidé- à aller jusqu’au bout, c’est-à-dire à affronter Sarkozy lors de la primaire de la droite.

Valls est convaincu que Hollande étant désormais hors-jeu c’est lui qui portera les couleurs (bien pâlottes) de la gauche en 2017. Montebourg pense avoir ses chances. Au moins celle de faire battre Valls. Sarkozy veut croire que la mayonnaise finira par prendre et que les militants de choc de l’UMP qui lui sont tout dévoués sauront entrainer les simples sympathisants. Juppé est persuadé qu’avec une primaire vraiment « ouverte » il pourra, grâce aux voix des centristes, coiffer Sarkozy sur le poteau et qu’alors la route de l’Elysée s’ouvrira enfin devant lui.

Et pendant ce temps-là, sans rien dire, sans rien faire, Marine Le Pen, telle une petite bête, monte, monte, monte dans toutes les études d’opinions et commence à atteindre des sommets. Selon le sondage Odoxa du jour publié par Le Parisien, 43% des Français ont désormais « une bonne opinion » de la présidente du Front National et, à droite, ils sont 67%. Jamais ni le père ni la fille n’avait obtenu un tel score. Dans le détail, 44% des Français estiment qu’elle à « une stature de femme d’Etat », 45% qu’elle est « compétente », 58% qu’elle est « convaincante », 73% qu’elle est « courageuse ». Certes, et c’est un peu contradictoire, 67% de ces mêmes Français ne lui font « pas confiance pour qu’elle gouverne le pays ».

Même si l’on peut toujours contester tel ou tel sondage, ces chiffres confirment tout de même ce qu’on pouvait subodorer depuis quelque temps. D’abord, que Marine Le Pen dépasse maintenant les 24,86% que lui ont accordés les dernières élections européennes. Ensuite, qu’à un tel niveau, on ne peut plus parler d’un vote « de rejet » et qu’il faut maintenant se demander si, comme elle l’affirme elle-même, il ne s’agirait pas d’un vote « d’adhésion ». Enfin, il est de plus en plus évident que Marine Le Pen sera présente au second tour de la présidentielle de 2017 et dans de bien meilleures conditions que ne le fut son père en 2002.

Ce troisième constat signifie que pour Valls, Sarkozy, Juppé et les autres tout se jouera au premier tour, que la primaire s’imposera aussi bien à droite qu’à gauche et que le moindre dissident, genre Taubira ou Chevènement, fera perdre son camp, ce qui pourrait bien susciter des vocations chez les « petits jeunes » qui pensent déjà à 2022.

Naturellement, on est encore très loin de 2017. La situation économique peut brusquement s’améliorer grâce à un retournement de la conjoncture internationale, la situation sociale peut brusquement exploser avec la goutte de trop qui ferait déborder le vase, mais on a tout de même l’impression que tous les trains sont bel et bien sur leurs rails. Le tortillard du PS ne peut qu’aller dans le mur. Le TER de l’UMP risque fort de dérailler. L’express du FN continue à foncer droit devant.

Bien sûr, Marine Le Pen n’a aucune chance d’être élue présidente de la République. Quel que soit celui qu’elle aura à affronter au second tour, il l’emportera. Mais le score n’aura rien à voir avec celui de 2002. Plus personne ne veut d’un « front républicain ». Les électeurs de gauche ne se rallieront pas comme un seul homme à Sarkozy et hésiteront même à voter Juppé. Les électeurs de droite préféreront s’abstenir plutôt que de voter Valls, quand ils ne voteront pas discrètement pour Marine Le Pen.

Bref, quel qu’il soit, le prochain président de la République ne sera pas élu avec 82,21% des voix, comme Chirac en 2002. Et les législatives qui suivront, dans la foulée, risquent fort de faire entrer à l’Assemblée un véritable groupe FN.

En 2007, Sarkozy l’avait emporté en nous promettant « la rupture ». En 2012, Hollande avait gagné en nous promettant « le changement ». Mais l’un et l’autre se sont contentés de bégayer en ânonnant les vieilles recettes de jadis. Tant que ni la droite ni la gauche ne comprendront que les Français (et la situation catastrophique du pays) exigent une vraie rupture qui changerait tout, Marine Le Pen continuera à faire sa pelote…

Or, un président, de droite ou de gauche, qui serait élu avec 60% contre une Marine Le Pen à 40% serait dans une position rapidement intenable.