Ca y est ! Ubu-Tartarin a remis son casque lourd, rechaussé ses brodequins et enfiler son gilet pare-balles. Il repart en guerre. Battu à plates coutures chez lui, giflé à tour de bras par tous les chiffres, du chômage, des déficits et des sondages, déculotté par une cascade de scandales, il part, la fleur au fusil, en croisade vers l’Orient compliqué. Histoire de prendre un peu l’air et avec l’espoir bien illusoire que les Français seront sensibles à ses nouvelles gesticulations guerrières.

Demain, il sera à Bagdad pour apporter son soutien au nouveau gouvernement irakien qui n’est, en fait, qu’une brochette de fantoches sans le moindre pouvoir sur le pays. Lundi, il présidera à Paris une grande réunion internationale pour préparer une vaste opération armée contre l’Etat islamique d’Irak et du Levant qui contrôle désormais tout le nord de l’Irak et une bonne partie de l’est de la Syrie.

En fait, Hollande ne présidera rien du tout et se contentera, en larbin plus ou moins bien stylé, de servir les plats d’un menu mitonné par Washington.

On nous raconte que cet Etat islamique est un danger pour la planète et que ces « fous d’Allah » qui décapitent les journalistes américains (en fait, ils les saignent) et massacrent les populations locales risquent de s’emparer de toute cette région qu’on appelait jadis, quand elle était encore un potager paradisiaque, « le Croissant fertile » et qu’on pourrait appeler, maintenant qu’elle n’est plus qu’un vaste désert, « le Croissant pétrolier ».

Tout le monde est, à juste titre, scandalisé par le sort que ces hordes de terroristes réservent aux Chrétiens et aux autres minorités. Mais on oublie de nous rappeler un certain nombre de détails qui ont, peut-être, leur importance.

D’abord, si la situation de l’Irak est ce qu’elle est aujourd’hui c’est, évidemment, parce que les Américains ont envahi l’Irak sous prétexte que Saddam Hussein aurait eu des « armes de destruction massive » (qu’il n’avait pas et Washington le savait parfaitement), qu’ils ont renversé le dictateur, l’ont fait exécuter, puis qu’ils ont installé à Bagdad un régime à leur solde n’ayant aucune légitimité ce qui a, bien sûr, provoqué le pire des chaos, fait éclater le pays et déclenché une guerre civile impitoyable.

Ensuite, ces « fous d’Allah » ne viennent pas de nulle part. Ce sont des Sunnites irakiens. Rappelons, une fois de plus, la fameuse phrase de Churchill « L’Irak est une folie des Britanniques qui, pour réunir deux champs de pétrole, celui de Kirkuk et celui de Bassora, ont réuni trois peuples qui se détestaient, les Kurdes, les Sunnites et les Chiites ».

Pendant des décennies, ce sont les Sunnites qui ont dirigé le pays, guerroyant, au nord, contre les Kurdes qui voulaient leur indépendance, et persécutant, au sud, les Chiites qu’ils méprisaient et qu’ils soupçonnaient d’être des agents de l’ennemi traditionnel, l’Iran voisin, cœur du Chiisme.

Après avoir renversé Saddam Hussein, les Américains donnèrent tous les pouvoirs aux Chiites qui purent enfin se venger d’années de brimades et parfois de massacres, alors que les Kurdes, dans leurs montagnes, proclamaient leur quasi indépendance.

Eliminés de leur propre pays, les Sunnites, nostalgiques de Saddam Hussein, entrèrent, naturellement, en rébellion. Et ces anciens baassistes qui étaient foncièrement laïcs basculèrent très vite dans l’islamisme le plus radical, par haine de l’Occident qui les avait chassés du pouvoir, des Chiites qui se mettaient à leur tour à les persécuter et pour avoir le renfort de tous les adeptes d’al Qaïda.

Ils n’avaient pas besoin d’armes puisqu’ils avaient gardé celles de Saddam Hussein et ils savaient qu’ils auraient, discrètement mais efficacement, le soutien financier, des régimes monarchiques sunnites du Golfe puisqu’ils combattaient contre des Chiites.

Il faut aussi souligner qu’en voulant faire la guerre à l’Etat Islamique, le président français se retrouve dans une situation totalement invraisemblable. En effet, ce « Califat » de l’Etat Islamique s’étend maintenant aussi sur une grande partie de la Syrie où il a réussi à fédérer autour de lui la plupart des « rebelles » syriens en guerre contre le régime de Bachar el Assad. En s’attaquant donc à cet Etat Islamique, Hollande apporterait une aide inespérée à Assad… contre lequel il voulait faire la guerre il n’y a pas si longtemps ! L’ignorance des réalités conduit donc Hollande à la pire des incohérences.

Ajoutons que partir en guerre contre le Califat islamique pour protéger les Chrétiens d’Irak apparaitrait, évidemment, pour tout le monde arabo-musulman comme une nouvelle croisade de l’Occident contre l’Islam, rappelant étonnement Napoléon III partant, en 1860, en guerre contre les Druzes qui massacraient les Maronites du Liban.

En trottinant derrière Obama (qui est d’ailleurs bien hésitant lui-même) pour tenter de redorer son blason, Hollande ne se rend pas compte que toute cette opération est totalement piégée. Il espère avoir le soutien de l’Iran et de l’Arabie Saoudite, oubliant que l’Iran des ayatollahs, chiite, veut massacrer du Sunnite alors que l’Arabie saoudite, le Qatar et les autres, sunnites, soutiennent les Sunnites qu’ils soient ou non fanatiques ou terroristes.

Le Proche-Orient n’a rien à voir avec le Mali ou la Centrafrique. Les Américains en ont fait la cruelle expérience en Irak même. On ne bombarde pas un baril de poudre. Et d’autant moins que les bombardements sont inefficaces et que quand on commence on sait qu’il faudra bien finir par envoyer des troupes au sol… comme en Afghanistan.

Une fois de plus, la seule solution est diplomatique. Il est absurde parce qu’inefficace de vouloir faire la guerre à des terroristes. Le seul moyen de les vaincre a toujours été de leur couper les vivres. De s’en prendre au « nerf de la guerre ». Mais alors il faut avoir le courage d’ouvrir les yeux. Ce n’est pas en bombardant les déserts irako-syriens qu’on viendra à bout du Califat mais en exigeant des monarchies du Golfe, nos « amis » saoudiens et qataris, qu’ils arrêtent de subventionner, avec les pétrodollars que nous leur versons, cet Etat Islamique d’Irak et du Levant.

Mais Hollande et Obama auront-ils le courage d’élever un peu la voix devant leurs amis du Golfe ? Rien n’est moins sûr.