Les choses se sont clarifiées. On sait maintenant que l’unique patron est bel et bien Manuel Valls et que François Hollande n’a plus qu’à finir son quinquennat (encore plus de deux ans !) en parcourant la planète pour essayer de se faire oublier. On sait aussi que le Premier ministre n’a plus la majorité absolue à l’Assemblée, qu’il a irrémédiablement perdu non seulement les communistes et les amis de Mélenchon mais aussi les Ecolos et surtout une trentaine de socialistes qui vont, sans guère de doute, devenir une bonne cinquantaine, voire plus encore, et se regrouper avant longtemps sous l’aile de Martine Aubry.

Mais le plus intéressant dans le discours de politique générale qu’a prononcé hier Manuel Valls fut son allusion à « un ancien président de la République » avec lequel il entend désormais débattre sur notre modèle de société.

Jusqu’à présent, Valls et ses amis n’avaient qu’une adversaire, Marine Le Pen. A tout bout de champ, ils agitaient l’épouvantail de l’extrême-droite. Ils ont sans doute compris que l’épouvantail n’effrayait plus personne et surtout que, Marine Le Pen ayant toutes les chances de se retrouver au deuxième tour de la présidentielle de 2017, la véritable compétition aura lieu au premier tour entre le candidat du PS et celui de l’UMP pour savoir lequel des deux (en clair Sarkozy ou Valls lui-même) affrontera Marine Le Pen au second tour.

Pour Valls, le retour de Sarkozy est inespéré puisqu’il va inévitablement réinstaller le clivage droite-gauche au cœur de notre vie politique et donc permettre à Valls de faire taire sa gauche chahuteuse en se présentant lui-même comme étant de gauche.

Ce duel Sarkozy-Valls va être, passionnant à observer. Les deux hommes se ressemblent étrangement. Depuis des années, tous les commentateurs qualifient Valls de « Sarkozy de gauche ». Et c’est vrai. Même ambition exacerbée, même activité frénétique, même volonté de briser tous les tabous, même flou dans l’idéologie. Sarkozy n’est pas plus gaulliste que Valls n’est socialiste. Il s’en faut d’ailleurs de peu pour que les deux hommes se retrouvent sur la plupart des dossiers. Ils veulent l’un et l’autre s’attaquer au chômage en redonnant leur compétitivité à nos entreprises, en baissant les charges et les impôts et en relançant les investissements et la consommation. Ils veulent l’un et l’autre réduire les déficits en diminuant les dépenses de l’Etat, sans pour autant casser tout espoir de croissance par une austérité excessive. On ne voit d’ailleurs pas qui pourrait raisonnablement avoir un autre programme aujourd’hui.

Et pour ce qui est du « sociétal », on se souvient de la guerre ouverte que l’ancien ministre de l’Intérieur avait menée contre Christiane Taubira, « la madone du mariage pour tous », et de son opposition à peine dissimulée au vote des étrangers.

Valls est convaincu que, dès que Sarkozy fera son entrée en scène, un bon nombre d’électeurs de droite qui l’appellent aujourd’hui de tous leurs voeux, se souviendront brusquement de ce que fut son quinquennat, de l’homme au bling-bling agressif, au zigzag politique permanent. Il espère aussi que les juges seront de la partie et se feront un devoir de ressortir à temps toutes les affaires dans lesquelles l’ancien président a été plus ou moins impliqué, de l’affaire de Karachi à l’affaire Tapie, en passant par l’affaire Bygmalion, l’affaire des sondages et l’affaire du financement de la campagne.

Valls a compris que Sarkozy, lui aussi, allait faire une croix sur l’extrême-droite et oublier les électeurs du Front National pour se présenter en grand rassembleur de la droite traditionnelle et du centre.

Or c’est au centre que tout va se jouer. Ce sont les électeurs du centre qui, effrayés par la droitisation de Sarkozy en fin de mandat, lui ont fait perdre en 2012. Et ce sont ces mêmes centristes qui pendant longtemps ont placé Valls au sommet de tous les sondages. Pour l’instant, ces centristes ne savent toujours pas si Sarkozy va tenter de les séduire et trouvent que Valls est plutôt acceptable, ne serait-ce qu’en raison de sa modération réaliste et des critiques que ne lui ménage pas l’aile gauche du PS.

Cela dit, la partie ne fait que commencer. Hollande va encore essayer de bouger pour ne pas être enterré vivant. Demain, il va faire sa grande conférence de presse. En fait, les journalistes vont surtout l’interroger sur… le livre de Valérie Trierweiler, comme si le président de la République était passé à tout jamais des pages politiques aux pages people.

Mais il va surtout falloir que Valls commence à faire ses preuves et que d’ici à 2017 les choses se soient mises à bouger car Sarkozy ne lui fera aucun cadeau. En clair qu’il ait, lui, réussi à inverser un tant soit peu la courbe du chômage et à lancer réellement un certain nombre de grandes réformes, notamment celles du Code des impôts et du Code du Travail et celle de notre mille-feuille administratif.

On a bien compris en l’écoutant hier qu’il allait avancer prudemment, sur la pointe des pieds. Pas question de toucher aux 35 heures ou au SMIC mais on pourra toujours discuter du travail le dimanche et en soirée, voire même des fameux seuils. Et pour ce qui est de notre mille-feuille, Valls ménage sans pudeur les centristes en annonçant une réforme abracadabrantesque qui supprime les départements avec des métropoles mais sauvegarde les départements ruraux c’est-à-dire, comme par hasard, ceux qui ont des élus centristes.

Reste aussi l’épreuve préliminaire, celle des primaires. Le futur président de l’UMP qui veut, parait-il, tout changer dans le parti, acceptera-t-il, en tant qu’ancien président de la République, de s’y soumettre et d’avoir à affronter les Juppé, Fillon et autres Bertrand ? Acceptera-t-il des primaires « ouvertes » ce qui, bien sûr, ne ferait pas ses affaires tant qu’il n’aura pas charmé les centristes ?

Ces primaires ne seront pas faciles non plus pour Valls car il est évident qu’il n’aura pu réussir son pari qu’en irritant davantage encore les « frondeurs » et toute sa gauche et même s’il a réussi à inverser la courbe du chômage rien ne dit que les militants de base écoutant les vieux éléphants ne lui préfèreront pas un Montebourg ou une Martine Aubry.

Mais nous n’en sommes pas là. Tout le monde attend maintenant l’entrée en scène de Sarkozy. Jusqu’à présent, les Français regardaient avec mépris, voire même dégoût, deux cours de récréation, l’une où se chamaillaient les seconds couteaux d’une UMP moribonde, l’autre où claironnait une gauche sans clairon.

Maintenant c’est sur un vrai ring que tout va se passer avec deux champions de haut-vol. A première vue, nous allons retrouver le bon vieux clivage droite-gauche. Mais on pourrait bien avoir à se demander si Valls est vraiment de gauche et si Sarkozy est toujours de droite….