Finalement, après avoir observé le retour sur scène, un peu grandiloquent et totalement raté, de Nicolas Sarkozy, on en vient à lui donner raison.

Il a parfaitement raison quand il nous dit que, pour sortir la France de la crise épouvantable dans laquelle elle s’enfonce depuis des années, il nous faut une équipe « nouvelle », avec un programme « nouveau », des méthodes « nouvelles ». Mitterrand disait, à propos du chômage, qu’on avait « tout essayé ». En fait, à propos de tout, du chômage mais aussi de la croissance, des déficits, de la protection sociale, de l’école, etc. les mêmes (de droite comme de gauche) ont toujours essayé tous les mêmes remèdes d’apothicaire avec tous les mêmes échecs.

Il est donc grand temps d’expérimenter d’autres solutions, avec d’autres méthodes et forcément d’autres hommes. L’ennui pour Sarkozy c’est qu’il fait figure maintenant de « vieux cheval de retour ». C’est un peu Aznavour dont on connait tous les refrains ou même Line Renaud. Mais Line Renaud ne nous chante plus sa petite Cabane au Canada et n’essaie pas d’interpréter les jeunes filles en fleurs du répertoire.

Sarkozy a été ministre du Budget sous la cohabitation Mitterrand-Balladur en 1993 ! Il y a plus de 20 ans. C’était au XXème siècle. Et il continue de nous chanter son grand air de « la rupture » ayant totalement oublié qu’il l’avait raté la dernière fois qu’il l’avait entonné et qu’il avait dû sortir de scène sous les tomates des spectateurs.

Certes, comme Aznavour et Line Renaud, il a encore ses bataillons d’adorateurs, son fan’s club. Mais, pour être élu président de la République, il faut recueillir au moins 8 à 9 millions de voix au premier tour et 17 à 18 millions de voix au deuxième. Ce qui dépasse de beaucoup ses adorateurs d’aujourd’hui. Il lui faudra donc recruter à tour de bras.

Le combat qui commence pour lui va, en fait, se dérouler en trois rounds : d’abord, la présidence de l’UMP, ensuite, les primaires de la droite et, enfin, la finale, la présidentielle, elle-même se déroulant en deux sets, le premier et le second tour.

Sarkozy a dans sa tête tout le scénario du film de sa victoire. Il est convaincu que, devant le petit Bruno Le Maire et l’encore plus petit Hervé Mariton, il a déjà gagné la présidence de l’UMP. Il compte bien, avec les nouveaux statuts du nouveau parti qu’il rédigera lui-même, faire disparaitre l’obstacle des primaires. Juppé, Fillon et Xavier Bertrand passent donc à la trappe. Et ce sera le patron du grand parti d’opposition rénové qui sera, tout naturellement, le seul et unique candidat de la droite à la présidentielle. Vu l’état de la gauche aujourd’hui qui ne peut que s’aggraver au cours des deux prochaines années, il est sûr d’arriver au moins dans les deux premiers au premier tour de la présidentielle, avec Marine Le Pen. Ce qui lui assure une victoire confortable au deuxième tour. Et, coucou, le revoilà à l’Elysée.

Mais ce ne sera peut-être pas aussi simple. Il a raison de vouloir reconstituer son armée pour repartir à l’assaut du pouvoir. Sauf que… c’est lui qui a provoqué la déroute, la débandade, le désordre, les désertions dans sa troupe.

D’abord, bien sûr, parce que, tout au cours de son quinquennat, avec ses virages à gauche ou à droite, il a commencé à faire fuir ceux qui ne comprirent pas l’ouverture à gauche, puis ceux qui furent scandalisés par le coup de barre à droite. Sans parler de tous ceux qui n’apprécièrent ni son style ni sa façon de s’asseoir sur le référendum européen, ni certaines de ses initiatives farfelues comme l’Union méditerranéenne, l’accueil réservé à Kadhafi ou la guerre qu’il lui fit par la suite, sans parler de sa gestion de la crise.

Ensuite, parce qu’il a perdu l’élection de 2012, qu’au cours des derniers combats il avait perdu la tête et qu’il a fait l’erreur fondamentale d’annoncer qu’il renonçait à tout jamais à la vie politique, ce qui a démobilisé les troupes et provoqué une guerre de succession qui a tourné à la guerre de sécession.

Enfin, parce que, pendant son « exil » de deux ans, il a laissé « son » parti partir à vau l’eau et sombrer corps et biens dans des flots de scandales qui l’ont éclaboussé lui-même.

Aujourd’hui, il nous annonce qu’il veut créer un immense rassemblement… du peuple français, comme aurait dit de Gaulle. En clair, fondre ce que furent jadis le RPR et l’UDF, les chiraco-gaullistes et les giscardiens, la droite républicaine et les centristes. C’est ce qu’était censée être l’UMP.

Il est vrai que, depuis le retrait de Borloo et la trahison, en 2012, de Bayrou, les centristes sont orphelins. Vrai aussi que, depuis la querelle Fillon-Copé, la droite est désorientée.

Il va sans doute pouvoir récupérer le noyau dur de cette droite plus ou moins bonapartiste. Mais il y a fort peu de chance que les centristes aient oublié son quinquennat et les « buissonnades » des derniers mois.

Aucun doute qu’il aura 80% des voix parmi les militants survivants de l’UMP malgré la bonne campagne de terrain que vient de faire le jeune Bruno Le Maire. Mais après ? Rien ne dit qu’il pourra créer l’enthousiasme des foules qui fera se précipiter vers lui la droite modérée et le centre mou car… Alain Juppé est là, en embuscade.

D’où l’inquiétude de Sarkozy devant des primaires « ouvertes ». Certes, Juppé est un « vieux ». Encore plus vieux que Sarkozy. Lui aussi était ministre (des Affaires étrangères) dans le gouvernement de Balladur en 1993, et fut, en 1995, l’un des Premiers ministres les plus détestés de la Vème République. Mais celui qui était « droit dans ses bottes » avance désormais confortablement dans ses chaussons et, très curieusement, malgré ses 70 ans, il incarne infiniment mieux que Sarkozy, son cadet de dix ans, le renouveau si ce n’est le nouveau, peut-être parce qu’il peut se vanter d’être gaulliste alors que l’autre n’est que sarkoziste ce qui est tout de même beaucoup moins bien.

Tout le monde a oublié les erreurs de Juppé en 1995, personne n’a oublié le quinquennat de Sarkozy. Et puis surtout, puisque maintenant tout se fait « à la tête du client », Juppé a un avantage considérable sur Sarkozy : il sourit. Un bon sourire. Qui laisse croire qu’il est détendu et donc plus ou moins sûr si ce n’est de lui du moins de son affaire et qui ferait croire qu’il est sympathique. Les Français pourraient bien y être sensibles. Chirac a été élu et réélu parce qu’il était « sympa », beaucoup plus « sympa », en tous les cas, que Balladur en 1995 ou que Jospin en 2002.

Sarkozy a sans doute des qualités mais personne n’a jamais pensé qu’il était « sympa » et quand il sourit on ne voit que ses dents de carnassier. Le sourire de Juppé est rassurant, apaisant. En cas de primaires « ouvertes », il pourrait bien séduire non seulement tous les centristes mais aussi tous ceux qui, à droite, se sont mis, pour une raison ou une autre, à détester Sarkozy. Cela pourrait faire du monde. Et puis Juppé est, en effet, l’un des derniers à pouvoir se vanter d’être gaulliste, un adjectif qui retrouve son charme dans la crise morale que nous connaissons et qui nous rajeunirait.

Nous sommes à deux ans et quelques mois de la présidentielle et on s’aperçoit que les jeux sont pratiquement faits et que tout se décidera au cours des primaires de la droite. Si elles sont « fermées », Sarkozy se retrouvera face à Martine Le Pen au second tour et l’emportera. Si elles sont « ouvertes », Juppé pourrait bien créer la surprise et ce serait lui le vainqueur final. Le « Tout Sauf Sarkozy » va se remettre en marche…