Tout le monde le sait dans le show-business, les artistes sans succès sont obligés, pour essayer de survivre, de faire des tournées à l’étranger et, quand ils sont vraiment mauvais, sont réduits à aller dans des pays un peu pourris, généralement au Proche-Orient. C’est assez pitoyable.

En observant, ce matin, à la télévision, François Hollande débarquant à Bagdad puis se rendant à Erbil, on avait l’impression de voir un de ces vieux chanteurs « à la ramasse » qui, faute de trouver le moindre public en France, partent chercher quelques applaudissements charitables dans les music-halls en ruines et les boites de nuit délabrées de l’Orient compliqué.

Car, soyons lucides, même s’il se présente en avant-gardiste, ce n’est pas Hollande qui va terrasser le terrorisme islamiste ni même vaincre les milliers de combattants de l’Etat Islamique d’Irak et du Levant qui contrôlent et terrifient tout le nord de l’Irak et tout l’est de la Syrie.

Il peut, tout au plus, envoyer un peu de lait en poudre aux populations opprimées par ces « fous d’Allah » et faire pilonner leurs positions par 5 ou 6 Rafale ce qui permettra, il est vrai, de faire, en grandeur réelle, une belle démonstration des qualités de cet appareil invendable à tous ses clients potentiels.

Mais pour le reste, pour le « sérieux », le président de la République française ne sera, de toute évidence et hélas, qu’un modeste et tout petit supplétif de Barack Obama. N’oublions pas que, l’année dernière, alors qu’il avait pratiquement déclaré la guerre à Bachar al Assad qu’il voulait « punir », ce même Hollande avait dû rapidement remettre ses déclarations intempestives et belliqueuses dans sa poche quand le maitre de la Maison-Blanche avait finalement décidé de ne pas y aller.

Cette fois et parce que deux journalistes américains ont été massacrés par ces fous furieux, Obama n’a guère le choix et son opinion publique l’oblige à faire la guerre, lui qui s’était fait élire en s’engageant à retirer tous les « boys » d’Afghanistan et d’Irak et qui avait reçu le prix Nobel de la Paix pour « ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationale entre les peuples » (sic !)

Mais la question du jour n’est pas de savoir si la France a intérêt à se mettre maintenant à suivre, comme un petit caniche, la grande et puissante Amérique. La question est de savoir si l’Occident, en déclenchant cette énième guerre contre des « terroristes islamistes » a la moindre chance de l’emporter et donc si nous autres, Français, avons raison de partir, même comme simples supplétifs, pour cette nouvelle croisade.

Après les attentats du 11 septembre dont nous célébrions hier le triste anniversaire, les Etats-Unis nous ont entrainés, avec toute une coalition, dans une expédition punitive en Afghanistan pour éradiquer les Talibans, protecteurs d’Al Qaïda. Treize ans plus tard, toutes les troupes occidentales ont dû plier bagages piteusement, après avoir perdu bien des hommes, et les Talibans triomphent de nouveau dans toutes les vallées afghanes en imposant leur dictature moyenâgeuse.

Il est bien dommage qu’à l’Ecole de guerre on n’apprenne pas à nos officiers d’Etat-Major un certain nombre d’évidences qu’il ne serait pourtant pas difficile de tirer de nos expériences passées.

D’abord, et contrairement à ce qu’on nous raconte aujourd’hui, aucune guerre ne peut se limiter à quelques opérations aériennes. Pour venir à bout de l’ennemi, il faut toujours aller « au sol ». C’est-à-dire envoyer des troupes à terre pour qu’elles pourchassent, débusquent et combattent cet ennemi. Du Vietnam au Mali, en passant par l’Afghanistan et l’Irak, cette règle a toujours été démontrée, même si, à chaque fois, les chefs d’Etat respectifs nous avaient juré leurs grands Dieux qu’ils se limiteraient à quelques raids aériens et n’enverraient jamais de troupes au sol. Or, au sol, les armées les plus modernes avec les armements les plus sophistiqués finissent toujours par être vaincues par les rebelles en guenilles, armés de vieilles kalachnikovs.

Ensuite, il ne faut jamais sous-estimer son adversaire. Nous considérons ces soldats de l’Etat Islamiste d’Irak et du Levant comme des « fanatiques islamistes » et des « terroristes ». Ils le sont, en effet. Mais il ne faudrait pas oublier que ce sont, pour l’essentiel, de « braves Sunnites » rendus fous furieux par la politique des Américains qui, après avoir détruit leur pays, ont fait exécuter leur chef bien aimé Saddam Hussein puis donner tous les pouvoirs à leurs ennemis traditionnels, les Chiites, lesquels se sont aussitôt vengés contre eux de quelques décennies de domination sunnite. En clair, on peut dire que ce sont les Américains qui ont poussé ces Sunnites, baassistes et donc foncièrement laïcs, à devenir des extrémistes islamistes et des terroristes.

Il faut donc comprendre pourquoi et, là encore, contrairement à ce qu’on nous raconte, ces « terroristes fous de Dieu » sont comme des poissons dans l’eau dans tout le nord (sunnite) de l’Irak et tout l’est (sunnite) de la Syrie où ils apparaissent aux yeux de la population (mis à part, bien, sûr, les minorités religieuses) comme des « résistants » héroïques au service de Dieu.

Enfin, il ne faut jamais oublier l’histoire même récente de cette redoutable partie du monde. Depuis près d’un siècle, tous les grands mouvements politiques qui ont réveillé les foules du Caire à Bagdad en passant par Damas –les Frères musulmans, le Baassisme, le nationalisme arabe, le Nassérisme, le non-alignement, l’Islamisme radical- ont toujours eu le même « moteur » : la haine de l’occident, des puissances impérialistes qui avaient dominé, occupé, colonisé, pendant des décennies, l’ancien « empire du Prophète ». Hassan el Banna qui fonda les Frères musulmans à Ismaïlia en 1928, Michel Aflak et Salah Bitar qui fondèrent le Baassisme à Damas en 1947, Nasser qui nationalisa le Canal de Suez en 1956, tous, comme Oussama Ben Laden, voulaient, d’abord et avant tout, se venger de l’Occident.

Ces peuples peuvent se détester entre eux, se déchirer, se faire la guerre, mais, pour peu que les anciennes grandes puissances s’attaquent à l’un d’entre eux, c’est immédiatement l’union sacrée au nom de la fameuse « Oumma » (la « nation » musulmane).

En attaquant le « califat » de l’EIIL, les forces occidentales vont évidemment inciter si ce n’est obliger les foules arabes voire musulmanes à se rallier au « calife » autoproclamé Ibrahim, nouveau nom que vient de se donner Abou Bakr al Baghdadi, le chef de bande de l’EIIL. Et tous les pays occidentaux qui auront participé à cette offensive seront des ennemis pour l’ensemble des pays arabes et même des pays musulmans, de l’Atlantique au Pacifique.

Hollande qui s’imaginait sans doute qu’en allant faire son numéro de chef de guerre sur les bords de l’Euphrate, il nous ferait oublier les chiffres du chômage, des déficits, de la croissance, le livre de Valérie Trierweiler, le scandale Thévenoud, les amours de Montebourg et de Filippetti et les menaces des « Frondeurs » n’a visiblement pas eu le temps de parcourir les notes que lui ont adressées les diplomates connaissant un peu l’Irak. C’est bien dommage.

Dans cette croisade, nous n’éradiquerons pas le fanatisme islamiste, nous le renforcerons, et nous risquons bien d’être, nous-mêmes, victimes de dégâts « collatéraux, comme disent pudiquement les militaires. Alors qu’il aurait été si simple de demander un peu fermement à ceux qui soutiennent, financent et arment ces fanatiques de cesser de jouer avec le feu en jouant leur double jeu…