Nous sommes tous d’accord pour dire et répéter que Nicolas Sarkozy a déconsidéré la droite et que François Hollande a ridiculisé la gauche. Et pour ajouter, d’ailleurs, que depuis 40 ans (la mort de Pompidou) tous ceux qui se sont succédé au pouvoir ont été totalement incapables de faire face à une situation qui n’a fait que se dégrader.

Ce n’est qu’après ce constat que les avis divergent. Pour les uns, le pays est désormais « foutu » et si les vieux peuvent encore râler sur leurs blogs en évoquant avec nostalgie les années « glorieuses », les jeunes, eux, n’ont maintenant plus qu’à partir tenter leur chance à l’étranger.

D’autres veulent croire qu’un sursaut est toujours possible et que la droite et/ou la gauche peuvent encore se réveiller, se métamorphoser, retrouver leurs valeurs, leur dignité, leur raison d’être. Ils regardent avec mépris le PS se débattre au milieu de ses échecs successifs, de ses scandales à répétition et de ses crapuleries et observent, étonnés, l’UMP attendre en frissonnant le retour d’un homme qui a tout raté et qu’ils veulent maintenant présenter en homme providentiel.

D’autres enfin, dégoutés par la droite comme par la gauche, sont prêts à tenter l’expérience de l’extrême-droite et à voter pour Marine Le Pen. Ils représentent aujourd’hui plus du quart des Français. Ce sont eux les plus intéressants parce qu’ils peuvent chambouler tout notre paysage politique.

Il y a 12 ans, les 17% de Français qui votaient pour Jean-Marie Le Pen entendaient pousser un cri de colère contre l’establishment de notre microcosme. Ils savaient parfaitement que Jean-Marie Le Pen n’avait aucune chance d’être élu mais leur vote était un coup de gueule, un crachat rageux au visage de tous ceux qui, depuis des décennies, alternaient au pouvoir avec la régularité d’un métronome en conduisant, les uns aussi bien que les autres, le pays à la catastrophe.

Tout a changé aujourd’hui. Les 25 ou 28% de Français qui votent Front National espèrent vraiment que Marine Le Pen pourra accéder à la magistrature suprême, relancer la croissance, juguler le chômage, rétablir l’équilibre des comptes, maitriser l’immigration, restaurer la sécurité.

Ils ne se contentent plus de vouloir donner un gigantesque coup de balais pour nettoyer les écuries de la République en chassant les incapables, les profiteurs, les corrompus, les magouilleurs, ils sont réellement convaincus, avec la naïveté confondante des désespérés qui se noient, qu’en quittant l’Europe et l’Euro, qu’en fermant nos frontières et en instaurant la préférence nationale, le FN pourra sauver la France.

Il faut bien dire qu’un certain nombre de choses semble leur donner raison. Quand on leur fait remarquer que le programme économique de Marine Le Pen ne tient pas la route, ils ont beau jeu de rappeler que, depuis un demi-siècle, les programmes de la droite et de la gauche, de l’UMPS comme on dit au FN, ont précipité le pays dans le gouffre et que Marine Le Pen ne pourra pas être pire que Sarkozy ou qu’Hollande.

Tout comme ils ont beau jeu d’affirmer que l’Europe qui devait nous ouvrir un monde de prospérité, de bonheur et de plein emploi, n’a pas empêché notre vieux continent de devenir un champ de ruines devant le reste du monde où émergeaient les nouveaux maitres de la planète. On peut donc se demander si ce fut une bonne idée de supprimer nos frontières et de nous mettre sous le joug des technocrates bruxellois.

Cela dit, le succès de cette extrême-droite ressuscitée vient sans doute d’ailleurs et est plus profond encore. La famille Le Pen a été, pendant des années, la seule à parler de la Nation, de la France, à refuser la repentance, à brandir fièrement le drapeau français et la première à dénoncer une immigration envahissante qui faisait vaciller notre société et aggravait les problèmes du chômage et de l’insécurité.

Or, alors que la mondialisation mettait en péril notre « vieux pays » à bout de souffle, il était prévisible qu’un grand nombre de Français, effrayés de voir ainsi la France ouverte à tous les vents, allait souhaiter se replier, se réfugier derrière toutes les lignes Maginot imaginables.

Il est évident que la gauche et plus encore la droite -avec notamment tous ceux qui prétendaient être les héritiers de de Gaulle- ont eu grandement tort de capituler devant « la pensée unique » et le « politiquement correct » imposés par les soixante-huitards attardés qui voulaient planter le drapeau dans le fumier, comme aurait dit Jean Zay, et cracher sur les plus belles pages de notre histoire.

Foudroyés par la crise économique et la crise sociale, beaucoup de nos compatriotes souffraient davantage encore de la crise morale qui détruisait l’ultime recours : être fier d’être français ou du moins satisfait de faire partie d’une communauté nationale au passé glorieux, à la culture jadis étincelante et au « système » rassurant.

Reste que l’extrême-droite n’est pas faite pour la France. Quand on parle de l’exception française on fait, évidemment, référence aux Français eux-mêmes. Jadis révolutionnaires et toujours prêts à guillotiner nos rois, nous ne sommes plus aujourd’hui qu’un curieux mélange étonnement hybride. Nostalgiques de de Gaulle et d’une grandeur passée, nous sommes, en même temps, foncièrement « rad.-soc. » et attachés viscéralement (et frileusement) à quelques grands principes –la démocratie, les Droits de l’Homme, etc.- qui nous permettent, en réalité, de nous accrocher à quelques avantages acquis en prônant le statu quo, l’immobilisme.

Marine Le Pen propose une sorte de révolution. Mais nous ne sommes plus révolutionnaires depuis belle lurette. Pour refuser l’aventure, tous les arguments sont bons. On l’a longtemps accusée d’être « fasciste » mais ce reproche a fini par faire long feu. On l’accuse aujourd’hui d’être raciste et xénophobe, ce qui est un peu vrai, d’avoir un programme incohérent et un entourage inexistant, ce qui est vrai aussi mais les programmes et les entourages des autres ne valent guère mieux et, eux, l’ont prouvé.

Mais et même si elle a réussi à plus ou moins dédiaboliser son parti, Marine Le Pen reste marquée par le sceau de l’infamie, la tare indélébile. Si chacun désormais lui donne (à voix basse) raison quand elle dénonce l’Europe des bureaucrates bruxellois, l’immigration sauvage, les dangers de l’islamisme radical, l’incompétence et les crapuleries de l’UMPS, elle demeure le symbole vivant d’une droite poujado-maurassienne qu’on croyait disparue depuis longtemps et que bien des Français n’accepteront jamais parce que trop différente de « la France des lumières » qui reste pour beaucoup d’entre nous le rêve que nous caressons toujours.

Nombreux seront ceux qui préféreront continuer à attendre « l’homme providentiel » plutôt que de rejoindre la femme à l’idéologie sulfureuse…