Peu de Français connaissent le nom d’Anders Fogh Rasmussen et plus rares encore sont ceux qui sont assez intimes avec le secrétaire général de l’OTAN pour savoir si cet ancien Premier ministre danois est un homme sérieux, un fou furieux ou un comique troupier.
Toujours est-il que le jour même où la terre entière commémore le début de la première guerre mondiale, se recueille à la mémoire des millions de morts des deux guerres mondiales et célèbre en chœur les soixante-neuf ans de paix que notre vieux continent a enfin connus, le dit Rasmussen, patron de l’organisation et donc plus ou moins des forces du Traité de l’Atlantique Nord, déclare froidement au Midi Libre : « Nous allons préparer de nouveaux plans de défense. L’agression russe a été un signal d’alarme. Il faut que les pays membres de l’OTAN augmentent leurs investissements militaires face aux ambitions du président Poutine d’établir une sphère d’influence dans son voisinage ».
A entendre donc Rasmussen, il faut que nous nous préparions à une 3ème guerre mondiale, cette fois contre la Russie. Rappelons-nous que les deux premières guerres mondiales avaient déjà éclaté en été. On pourrait nous gâcher les vacances pour moins que cela !
On peut naturellement imaginer -cette interview ayant été donnée au Midi Libre- que le secrétaire général de l’OTAN est actuellement en vacances du côté de Palavas-les-Flots et que, plus habitué à la bière danoise qu’au rosé du Midi, il était totalement ivre mort quand, au sortir d’un déjeuner trop plantureux et encore plus arrosé, il a reçu le journaliste méridional.
Cela dit, que cela soit sous l’effet de l’alcool ou en raison des renseignements que sa fonction lui fournit, Rasmussen a raison sur le fond. Il y a bien eu une « agression russe » sur l’est de l’Ukraine, même si elle a été déguisée en soulèvement spontané des Ukrainiens russophones contre le pouvoir de Kiev et il est tout à fait évident que Poutine a « l’ambition d’établir une sphère d’influence dans son voisinage » ou, pour être plus précis, de rétablir l’empire soviétique d’antan, avec ses colonies et ses républiques fantoches tout autour de la Sainte Russie.
Où Rasmussen semble déraper dangereusement c’est quand il annonce que l’OTAN va « préparer de nouveaux plans de défense ». S’imagine-t-il vraiment que Poutine pourrait attaquer un de « nos » pays ?
Mais il faut alors savoir que l’OTAN n’est plus du tout ce que croit le commun des mortels. Elle n’est plus le rassemblement, autour des Etats-Unis et sous l’ombrelle américaine, des pays du « monde libre » pour faire face aux chars de Staline et de ses vassaux.
Sur les 28 pays membres de l’OTAN d’aujourd’hui, un certain nombre sont d’anciens… satellites de l’ex URSS, membres du Pacte de Varsovie qui nous ont rejoints : l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Bulgarie, la République tchèque, la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie sans parler de la Croatie, de la Slovénie et de la Roumanie qui ne faisaient pas partie du Pacte de Varsovie et qui nous ont aussi rejoints dans l’Otan.
Or, il faut se souvenir que c’est parce que Tbilissi avait évoqué une adhésion à l’OTAN que Poutine avait envahi puis annexé deux provinces géorgiennes puis que c’est parce que Kiev souhaitait aussi rejoindre l’OTAN que les « séparatistes russophones » de l’est de l’Ukraine se sont comme par hasard soulevés.
Pour le tsar de Moscou qui veut reconstituer l’empire de jadis que les anciens vassaux de l’URSS qu’on appelait il n’y a pas si longtemps « les pays de l’Est » passent à l’ouest est parfaitement intolérable.
Or avant même d’adhérer à l’OTAN, la Bulgarie, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la République tchèque, la Roumanie, la Slovaquie, la Croatie et la Slovénie avaient déjà intégré l’Union européenne. Pire encore, l’Estonie, la Lituanie, la Slovaquie et la Slovénie font désormais partie de la zone euro.
Autant pire qu’aux yeux de Poutine, Moscou s’est laissé dépouiller de toutes ses colonies. Connaissant de sérieuses difficultés économiques, jouant à fond le nationalisme russe inséparable de l’idée d’impérialisme triomphant, Poutine qui méprise aussi bien l’Europe occidentale que les Etats-Unis pourrait bien avoir envie de chercher quelques victoires faciles en Ukraine et même un peu plus loin.
Rasmussen avait peut-être bu, hier, du côté de Palavas-les-Flots mais il n’a sans doute pas tout à fait tort quand il suggère à nos dirigeants de « préparer la guerre » s’ils veulent continuer à « avoir la paix », selon le vieux proverbe latin.
Cela dit, le brave homme ne se fait aucune illusion et il a raison. Il sait qu’il prêche dans le désert. Il va d’ailleurs quitter ses fonctions à Bruxelles dans deux mois et cette interview est pour lui une sorte de testament.

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