Visiblement, le calife aurait préféré continuer à somnoler au fin fond de son harem en observant d’un œil presque amusé les chamailleries de ses eunuques. Mais le petit vizir qui rêve, bien sûr, de succéder un jour au calife a fait une grosse colère. Il en avait assez d’être considéré comme un paillasson sur lequel chacun essuyait ses babouches. Apeuré, le calife a cédé et lui a donné la tête des trouble-fêtes. Il est vrai qu’il n’avait plus guère le choix. Les caisses sont vides, le grand bazar est à l’arrêt et la foule commence à gronder. Il fallait, au plus vite, qu’il offre à son peuple un dérivatif. En fait, notre grand et gros mamamouchi est dans une situation incroyable et donc intenable. Il est à mi-mandat et n’a toujours obtenu aucun résultat, ni sur un redémarrage de la croissance qui est nulle depuis une demi année, ni sur une baisse du chômage qui augmente tous les mois, ni sur une réduction des déficits qui s’aggravent eux aussi, ni sur une baisse des prélèvements. Il n’a pu tenir aucune de ses promesses mirifiques de campagne. Pire, tout s’est encore considérablement aggravé. Pire encore plus personne, et pas même lui sans doute, ne comprend cette politique qui est menée depuis deux ans et demi, qui n’est d’ailleurs pas une politique, qui n’est plus socialiste, qui n’est pas social-démocrate et qui n’ose pas être social-libérale. Le capitaine de pédalo avance à la godille au milieu de la tempête, sans boussole, sans cartes, ni compas et n’arrive plus à écoper les flots qui s’engouffrent dans son rafiot en perdition. Il faut dire qu’après des années passées rue Solferino, à la tête du PS, Hollande s’était imaginé qu’à l’Elysée il pourrait s’imposer à la tête du pays en continuant à pratiquer le mélange des genres, la recherche du compromis mollasson, les accords de façade, les reculades en rase campagne, les entourloupes en tous genres. Pour être tranquille sur son trône, il avait eu l’idée d’inviter autour de sa table ceux qui s’étaient opposés à lui lors des primaires de la gauche, oubliant que ce combat avait très clairement démontré qu’un Montebourg, aussi échevelé que le Chevènement de jadis, était un nationaliste protectionniste très à gauche et que le petit Valls n’était qu’une réincarnation inattendue et un peu pâlotte de Sarkozy lui-même. Habitué à toutes les acrobaties, Hollande pensait pouvoir faire le grand écart, n’ayant lui-même, il faut lui rendre justice, aucune idée très précise. Avec un tel orchestre, sans véritable chef ni la moindre partition, cela ne pouvait être que la pire des cacophonies et une accumulation de couacs. Nous y avons eu droit. Voulant tenter de reprendre un peu les choses en main, Hollande nomma son « petit Sarkozy » à Matignon avec pour mission de faire régner un peu de discipline dans les rangs. Mais c’était beaucoup trop tard. Les « chahuteurs » avaient déjà compris que le rafiot coulait et qu’il ne s’agissait plus de sauver le malheureux capitaine mais de préparer l’avenir. Les rats pensaient à quitter le navire. Montebourg multiplia les provocations pour apparaitre comme un recours naturel de la gauche en 2017, ne se rendant sans doute pas compte qu’il offrait ainsi à Valls une chance inespérée de faire, lui, la preuve qu’il était un homme d’Etat, certes encore en herbes mais déjà capable de démontrer qu’il avait un minimum d’autorité et qu’il pouvait, éventuellement, devenir « un chef » autant de qualité dont était, bien sûr, dépourvu le président. Malin comme un singe, Valls attendait son heure en jouant les Premiers ministres respectueux. Son heure est arrivée. Il est évident que, ce matin, à l’aube, le Premier ministre a menacé le Président de démissionner immédiatement s’il n’avait pas la tête de Montebourg et accessoirement de tous ceux qui, derrière le ministre de l’Economie, complotaient contre lui en « flinguant » en permanence la politique qu’il essayait de mener. « Ce sera lui ou moi » se serait écrié Manuel Valls en faisant trembler les tasses du petit déjeuner. Beurrant ses biscottes, Hollande n’avait plus le choix. Même s’il est en chute libre, Valls a 20 points de plus que lui dans tous les sondages. Hollande s’inclina devant le coup de force de son Premier ministre. Ce soir, tous les commentateurs se demandent qui est le vainqueur du jour. Sûrement pas Hollande car tout le monde a compris que Valls lui avait forcé la main en l’obligeant à prendre enfin une décision et à trancher dans le vif. Montebourg va être, pendant quelque temps, le pseudo héros de toute la gauche déçue par Hollande. Les Ecolos, les amis de Mélenchon, les communistes et les « frondeurs » du PS vont trouver que ce ministre de l’Economie a eu raison de proclamer que la politique économique du gouvernement (qu’il dirigeait !) était absurde, avec son obsession de la rigueur et sa soumission à tous les diktats d’Angela Merkel et de Bruxelles. Montebourg rêve évidement de faire éclater la majorité et d’obliger ainsi Hollande à décréter une dissolution ce qui pourrait lui permettre d’apparaitre soudain en homme providentiel de cette gauche orpheline. Montebourg ignore sans doute que Condé fut vaincu par Turenne et que Mazarin triompha de la Fronde des princes. Frondeurs ou pas, les députés socialistes savent parfaitement que mettre Valls en minorité et donc provoquer une dissolution leur ferait perdre leurs sièges. On peut être frondeur sans être suicidaire pour autant. Montebourg risque fort de devenir effectivement un nouveau Chevènement, à la différence près qu’il n’a jamais su « fermer sa gueule » et qu’au lieu de démissionner (ce qu’il aurait dû faire depuis longtemps) il a été viré du gouvernement. Finalement, c’est donc Valls le grand vainqueur du jour. Le vizir a imposé sa volonté au calife et c’est lui désormais le maitre du palais. Va-t-il maintenant oser aller plus loin et imposer aussi sa politique ? Il a un peu plus de deux ans pour faire ses preuves, c’est-à-dire faire baisser le chômage, les déficits, la pression fiscale, rendre à l’Etat un minimum de dignité et d’efficacité et redonner un tant soit peu d’espoir aux Français. S’il continue à barboter dans les pactes de responsabilité ou de solidarité du calife fatigué, il finira évidemment, lui aussi, balayé par cette crise sans fin qui achève le pays. Mais s’il contraint le calife à rester silencieux derrière les murs de son palais et que, sans plus tenir compte de son « prisonnier », il règne de Matignon, alors il aura non seulement un avenir mais même un destin. On nous annonce un retour de Sarkozy. Il y en a désormais un second et il est déjà à Matignon. Le vrai a fait ses preuves par le passé ce qui le handicape sérieusement. Il reste au sosie à faire les siennes. Les jours qui viennent vont être passionnants à observer. Le nouveau gouvernement qu’on nous présentera demain sera-t-il constitué de « hollandais » ou de « vallsiens », un adjectif auquel il va falloir s’habituer ?