Ce matin, c’était la rentrée pour tout le monde. Pour le gouvernement, pour François Fillon qui sortait de sa boite et même pour Christine Lagarde qui se retrouvait mise en examen pour « négligence » dans l’affaire Tapie, doux euphémisme pour signifier « complicité » quand il s’agit d’un ministre et de plus de 400 millions. Au FMI, on va sans doute commencer à se demander si les Français ne sont pas maudits. Mais Christine Lagarde a de la chance, elle ne fait pas la « une » aujourd’hui. Il y a mieux.

Tout le monde attendait, évidemment, avec impatience et curiosité dans la cour de l’Elysée, la sortie de ce nouveau gouvernement à l’issue son premier conseil des ministres. Après le coup de théâtre du week-end et le coup d’éclat -pour ne pas dire d’Etat- que Manuel Valls avait réussi en imposant à François Hollande à la fois de virer les petits gauchos qui commençaient à l’énerver -Montebourg, Hamon, Filippetti et même Cuvillier qu’on a oublié- et à nommer Emmanuelle Marcon à Bercy, on était en droit d’avoir quelques explications de nos ministres.

Il aurait été de bon ton que les anciens comme les nouveaux nous déclarent qu’après avoir pataugé lamentablement pendant deux ans et demi, que devant des résultats plus catastrophiques les uns que les autres aussi bien sur le chômage que sur la croissance, les déficits ou la déliquescence de l’Etat et devant une opinion au bord de l’explosion, « le pouvoir » avait enfin décidé d’ouvrir les yeux, de faire demi-tour et de se lancer dans une politique radicalement différente de celle qui avait été menée jusqu’à présent.

Le Premier ministre ayant enfin viré Montebourg, l’apôtre des nationalisations et de la démondialisation pour le remplacer par Marcon, l’ancien de chez Rothschild, nos ministres auraient pu nous dire qu’il n’était plus question de faire la chasse aux riches, aux patrons et à la finance en générale mais qu’au contraire, pour cette seconde moitié du quinquennat et avec l’espoir de se requinquer un peu et de redresser tant soit peu la barre et le pays, ce nouveau gouvernement allait tout faire pour aider les entreprises, inciter à l’investissement et à la consommation, en simplifiant massivement les textes et en abaissant les charges et les impôts. Bref, qu’à, l’occasion du 70ème anniversaire de Paris, on allait enfin assister à la libération du pays…

Au lieu de cela qui nous aurait fait bien plaisir, nos ministres sont sortis de l’Elysée sur la pointe des pieds, en rasant les murs et en se contentant de murmurer entre les dents qu’ils ne pouvaient plus rien nous dire, que la récréation qui avait duré plus de deux ans était terminée et qu’avec Manuel Valls s’en était fini de la rigolade. Silence dans les rangs et pas une tête ne devait dépasser. Le surveillant général ayant renversé le proviseur, la petite école était transformée en maison de correction ! Valls n’avait donné qu’un seul ordre à ses gamins : fermer leurs gueules. En ajoutant que la porte n’était pas loin.

Il est évident que le spectacle que nous a offert pendant des mois cette équipe de branquignoles avec ses « charlots » de service était totalement insupportable et qu’un gouvernement doit avoir un minimum de cohésion. Mais si la discipline est -peut-être- la force principale des armées, un gouvernement n’a tout de même rien à voir avec un bataillon disciplinaire. Ce qui est important, avant tout, c’est la tactique et la stratégie que compte employer ce régiment dans la bataille. Or, là-dessus, bouche cousue. La troupe ne veut visiblement pas savoir ce que le chef a décidé.

Ayant limogé le général Hollande, le colonel putschiste Valls va maintenant diriger seul l’offensive avec le jeune capitaine Marcon, frais émoulu des écoles ; le reste de l’Etat-major étant prié de rester figé au garde-à-vous.

C’est la première fois, depuis Chaban-Delmas et sa Nouvelle société, qu’un Premier ministre tente de mener une politique qui n’a plus rien à voir avec celle sur laquelle s’était fait élire le président. Cela s’était très mal terminé par Chaban qui avait fait long feu à Matignon. Mais Pompidou n’était pas à 17% dans les opinions favorables et avait une toute autre ampleur que Hollande.

Pompidou avait nommé le compagnon de la Libération Chaban pour faire oublier qu’il avait, lui-même, prudemment passé la guerre comme professeur au lycée Henri IV et qu’il venait de trahir de Gaulle avec son « appel de Rome ». Hollande a nommé Valls parce que, submergé par les catastrophes, débordé par ses incohérences et rejeté par les Français, il était acculé au désespoir et ne savait plus à quel saint se vouer. Valls est donc infiniment plus fort face à Hollande que ne l’était Chaban face à Pompidou.

L’ennui pour Valls c’est qu’en se lançant dans une politique radicalement opposée à celle de Hollande, il se lance par la même occasion dans une politique en totale contradiction avec ce que les Français ont souhaité en 2012. Le Monde qui n’est pas suspect de faire de l’anti-socialisme à haute dose écrit ce matin assez drôlement : « Il était temps ! Les Français après n’avoir pas vu s’appliquer la politique pour laquelle ils avaient voté voient commencer ce second temps du quinquennat où l’on va enfin appliquer celle pour laquelle ils n’ont pas voté » C’est assez vrai.

Cela dit, les résultats de la première partie du quinquennat ayant donné les résultats que l’on sait, les Français sont, sans doute, prêts à accepter une toute autre politique même si ce n’est pas celle pour laquelle ils ont voté. Et ils ne s’étonnent même pas de voir cet après-midi le Premier ministre « socialiste » se faire acclamer aux universités du Medef en déclarant « Moi, j’aime l’entreprise ». La seule question est de savoir jusqu’où le putschiste aura le courage de piétiner le souverain déchu.

Si Christine Lagarde a eu de chance, Fillon, lui, n’a pas eu de veine. Il pensait pouvoir faire une rentrée magistrale sur la scène en renvoyant, d’un revers de la main le vieux Juppé vers sa bonne ville de Bordeaux et en faisant clairement comprendre à Sarkozy que, s’il comptait sortir du bois début septembre, il lui faudrait, comme tout le monde, passer sous les fourches de la primaire et que, lui, son ancien Premier ministre, le combattrait férocement. A croire que tous les Premiers ministres veulent désormais massacrer leur président.

Comme Valls, Fillon a surtout insisté sur la nécessaire « union nationale ». Mais l’union est-t-elle aujourd’hui l’une des caractéristiques les plus frappantes de l’UMP ?

Les hasards du calendrier ont rendu toutes ses proclamations inaudibles.

Certains se demanderont, peut-être, si Valls n’a pas fait son coup d’Etat avant-hier pour casser la sortie de Fillon. Ils auront tort…