Michel Sapin, notre ministre des Finances (et des comptes publics), n’est pas, avec sa calvitie prononcée et son regard un peu torve, le personnage le plus flamboyant du gouvernement. Jusqu’à présent, personne n’attachait la moindre importance aux déclarations de cet affidé inconditionnel de François Hollande, insipide et couleur de muraille, qui, quand il était ministre du Travail et donc responsable de la lutte contre le chômage, s’était surtout illustré en nous promettant sur tous les tons des jours meilleurs et en nous annonçant finalement, immanquablement et un peu penaud, des chiffres désespérément catastrophiques. C’était lui qui était chargé de lancer « les emplois d’avenir » et « les contrats de génération » inventés par Hollande. Autant dire qu’il s’était pincé cruellement les doigts dans tous les outils de la boite à malices du président.
Or, ce matin, aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, le petit rondouillard a lancé une bombe dans la moiteur humide de l’été. S’adressant à un public de spécialistes triés sur le volet mais un peu somnolant, il a froidement déclaré : « La finance est l’amie du gouvernement, l’amie de l’économie française, la bonne finance, bien sûr », réveillant brutalement tout son auditoire qui, sidéré, a, bien sûr, sursauté.
Il est encore trop tôt pour savoir si le bonhomme était ivre mort après une nuit de libations, ou si, totalement écoeuré par la politique suicidaire qu’il est obligé de mener, il a décidé de passer avec armes et bagages de l’autre côté, ou si, plus malin qu’il n’en a l’air, il veut tenter d’imposer, tout seul, un grand virage au quinquennat pour essayer de sauver si ce n’est le pays du moins son maître bien aimé. Etait-il « bourré » ? Est-il devenu un traitre qui s’apprête à quitter le navire en perdition, quitte à sauter, sans même savoir nager, dans les flots déchainés de la tempête ? Ou, en accord avec son suzerain, joue-t-il les éclaireurs sur des chemins nouveaux pour essayer de sauver l’armée en déroute ?
Il va sans dire qu’en l’entendant tous les participants à ces rencontres d’Aix-en-Provence après s’être frotté les yeux et débouché les oreilles ont éclaté de rire. Dans ce milieu de l’économie et de la finance, on a de la mémoire. Tous se souvenaient parfaitement de l’envolée lyrique de François Hollande qui, en janvier 2012 et alors candidat, s’était écrié, lors de son grand meeting du Bourget : « Mon adversaire, c’est le monde de la finance ». Une déclaration de guerre totalement absurde mais qu’il a mise à exécution, dès le lendemain de sa victoire, en entament une véritable croisade contre les patrons, les entreprises, les riches et même les moins riches, provoquant une fuite, voire une débandade des capitaux et des capitalistes et l’effroi des investisseurs étrangers, avec un Cahuzac pourchassant sans pitié les évadés fiscaux (avant de tomber lui-même pour ce petit péché)) et un Montebourg montant sur ses grands chevaux en furie et menaçant de nationaliser la terre entière.
Certes, depuis et devant les résultats de sa croisade qui s’est bien vite transformée en cataclysme, Hollande a mis beaucoup d’eau dans son vin après avoir bu sa piquette jusqu’à la lie. A presque 60 ans (il les aura le 12 août prochain), l’ancien apparatchik doctrinaire de la rue Solferino a enfin compris que, si on pouvait éventuellement marier les homosexuels « pour pas un rond », pour ce qui était des choses sérieuses –c’est-à-dire relancer l’économie amorphe, réindustrialiser le pays, redonner un minimum de compétitivité à nos entreprises, créer de vrais emplois- il fallait, évidemment, en revenir au nerf de la guerre. Pas de salut sans le fric (aussi maudit soit-il).
Après nous avoir sorti de son chapeau les pires élucubrations, Hollande est bien obligé aujourd’hui d’avaler le chapeau en question. A-t-il donné ordre à Sapin d’amorcer le reniement de toute son idéologie ?
Mais le virage serait diablement dérapant. Sapin dit désormais que « la finance est l’amie du gouvernement » et ajoute « la bonne finance ». Il ne précise toutefois pas ce qu’est, à ses yeux, la « bonne finance ». Or, l’argent n’ayant pas d’odeur, comme on le sait depuis l’empereur Vespasien, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise finance, de bons ou de mauvais banquiers, de bons ou de mauvais capitalistes.
Plus grave encore, il annonce que « la finance est l’amie du gouvernement ». Qu’en sait-il ? Il pourrait, éventuellement, nous raconter que le gouvernement est désormais l’ami de la finance et que ce pouvoir socialiste est prêt à faire d’innombrables concessions au grand capitalisme et à tous les investisseurs de la finance internationale. Mais, pour que ces « ennemis de classe » se mettent à éprouver, soudain, la moindre sympathie pour ces « rouges » qui les ont voués aux gémonies, il faudrait qu’un minimum de confiance puisse s’instaurer. Or quel grand patron, quel banquier, quel milliardaire, quel fonds d’investissement pourrait faire la moindre confiance à cette bande de bras-cassés qui a tout raté depuis son accession au pouvoir et qui est désormais rejetée inexorablement par une écrasante majorité des électeurs, comme jamais aucun pouvoir ne l’a été dans l’histoire du pays.
Pour éviter la noyade, Hollande se débat dans tous les sens et essaie de faire « des coups ». Mais, depuis des mois, ce sont toujours des coups d’épée dans l’eau…

Mots-clefs :