Cette fois, rien ne va plus entre Jean-Marie Le Pen et sa fille Marine. Une phrase (de trop) a suffi pour faire déborder le vase ou mettre le feu aux poudres. A dire vrai, cela faisait déjà quelque temps qu’on sentait qu’il y avait de l’eau dans le gaz entre le président d’honneur-fondateur et son enfant à laquelle il avait légué le parti.
Jean-Marie Le Pen avait fait fortune en jouant avec talent et délectation, pendant des années, l’incarnation du diable dans notre vie politique et cela lui avait plutôt bien réussi puisqu’il avait fini par se retrouver au deuxième tour de la présidentielle de 2002. Il n’avait jamais ambitionné d’arriver au pouvoir, se contentant de son personnage de franc-tireur et s’amusant à faire des cartons sur l’establishment qu’il méprisait souverainement, tout en défendant, souvent avec panache, certaines valeurs auxquels il croyait, surtout si elles étaient passées de mode.
Il affectionnait la position du réprouvé, du banni, qu’il ait été collaborateur ou militant de l’OAS, en étant la caricature de tous les officiers subalternes des régiments glorieux et dissouts, nostalgiques de l’Indochine et de l’Algérie. Un fabuleux orateur au service de toutes les causes perdues et même parfois les mauvaises causes. Sous le tir de barrage de tous les autres, il avait fait son trou en enrôlant dans sa petite troupe tous les éclopés, de plus en plus nombreux, du champ de bataille.
Sa fille est, évidemment, d’une toute autre génération, d’un autre monde. La Cagoule, Pétain, Dien-Bien-Phu, la Casbah, le 1er REP n’ont aucune signification pour elle. Elle n’a pas fait l’Ena, mais c’est tout comme. Elle veut le pouvoir, elle étudie la sociologie de l’électorat, elle scrute les sondages, les scrutins.
Son père pensait qu’il avait raison contre tous les autres et s’en contentait. Elle sait que tous les autres s’effondrent comme des châteaux de cartes, tout autour d’elle, et attend son heure prudemment en évitant toute maladresse. Il était un fauve prêt à tomber les pieds joints dans toutes les chausse-trappes. Elle est une chasseresse en embuscade, enrichissant son tableau de chasse. Son père lui avait mis le pied à l’étrier pour qu’elle continue à caracoler comme une sauvageonne dans les dunes. Elle a pris les rênes et s’est mise à faire de la haute école.
Il était arrivé au second tour en 2002, avec 17,79% des voix ; elle a raflé 25% des voix aux Européennes. Mais il faut tout de même préciser que le père avait obtenu 5.525.034 voix en 2002 et que la fille n’en a obtenu « que » 4.712.461, cette année. Difficile donc de dire qu’en « dédiabolisant » le Front National, la fille lui a donné une toute autre ampleur et a multiplié les militants, les sympathisants et les électeurs.
Jean-Marie Le Pen avait un avantage considérable sur sa fille : le talent que même ses pires adversaires reconnaissaient. Sachant qu’il n’avait rien à perdre, rien à gagner, il se permettait toutes les provocations avec ses plaisanteries de sous-off souvent intolérables sans se rendre compte à quel point il nuisait à ses idées parfois intéressantes et que tout le monde a fini par reprendre plus ou moins sur la Nation, l’immigration ou la sécurité.
Marine n’a ni ce talent ni cette fougue. Après avoir dédiabolisé, elle a édulcoré un programme qui se met à ressembler furieusement à ceux de tous les autres. Il savait qu’il ne pouvait pas gagner en face de tous les autres. Elle pense qu’elle peut gagner car tous les autres disparaissent dans la fournaise de leurs échecs, de leur médiocrité, des scandales qui s’accumulent.
Le mot de trop qui a provoqué le drame est le mot « fournée ». Répondant sur son blog hebdomadaire aux attaques qu’avaient lancées contre le FN le chanteur Patrick Bruel, l’ancien tennisman Yannick Noah, le comique Guy Bedos et la chanteuse Maradonna, Le Pen s’est écrié en rigolant : « On fera une fournée, la prochaine fois ». Il faut rappeler que ces quatre personnalités du show business avaient, toutes, annoncé qu’elles ne se produiraient plus dans les villes ayant élu des maires FN, après l’avoir lui même, par le passé et à maintes reprises, comparé à Hitler.
Grand défenseur d’Israël, Patrick Bruel n’a jamais caché qu’il était juif. Du coup, le mot « fournée » prenait une résonnance insupportable et tous les professionnels de l’antisémitisme affirmèrent immédiatement que Le Pen voulait jeter dans des fours crématoires ses quatre ennemis et ressortirent ses dérapages précédents sur le « détail » et « Duraffourcrématoire ».
Le Pen jure qu’il ne savait pas que Bruel était juif -ce qui est peu vraisemblable-, que son mot de « fournée » « n’avait évidemment aucune connotation antisémite » -ce dont on peut douter, même s’il a ajouté : « L’antisémitisme est le crime parfait, le crime le plus odieux du monde », ce dont on ne peut que le féliciter.
SOS Racisme et le MRAP ont, naturellement, annoncé qu’ils porteraient plainte contre Le Pen.
Mais l’important est ailleurs. C’est au Front National qu’on a réagi le plus violemment à ce dérapage, si dérapage il y a eu. Marine s’est écriée que son père avait commis « Une faute politique dont le FN subit les conséquences », Louis Aliot, le compagnon de Marine, a déclaré : « C’est une mauvaise phrase de plus. C’est stupide politiquement et consternant », Gilbert Collard, l’un des deux députés du FN, a rajouté : « C’est inacceptable et intolérable » et Florian Philippot, l’énarque de Marine, a commenté : « Ces propos sont d’une brutalité qui est inappropriée ».
Autant dire que Marine et ses amis ont profité de ce mot pour tenter de tuer définitivement le père. Piqué au vif, et on l’aurait été à moins, le « vieux » a répliqué : « La faute politique ce sont les dirigeants du FN qui l’ont commise en donnant de la consistance à ce qui était de la fantasmagorie soulevée par nos adversaires » et, devenant alors plus cruel encore, il a ajouté : « Moi je ne me crois pas obligé de marcher dans les sentiers tracés par la pensée unique », visant alors très clairement sa propre fille et sa politique de dédiabolisation.
La rupture entre le père et la fille est donc consommée. Le tout est maintenant de savoir si, aux yeux des électeurs du FN, les 5.525.034 de 2002 ou les 4.712.461 de 2014, ce sera la fille qui aura tué le père ou le père qui aura tué la fille…
Les électeurs du FN reprocheront-ils au père un dérapage de plus ou à la fille d’avoir trahi le père et de se croire désormais obligée de « marcher dans les sentiers tracés par la pensée unique » ?

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