Ils sont stupéfiants et tous pareils. Tous nous disent que nous venons d’assister à un véritable « séisme » (c’est le grand mot du jour) et que tout a changé dans le paysage politique français puisqu’avec ses 25% de voix à ces élections européennes le Front National est devenu « le premier parti de France ».
On serait donc en droit d’attendre qu’ils nous déclarent, tous, qu’ils ont entendu le message et même compris la leçon et qu’ils nous annoncent, tous, qu’ils vont changer de politique et d’attitude ; qu’à Bruxelles, ils vont exiger que l’Europe des technocrates écoute « les peuples » et reconnaisse aux « nations » leur droit d’exister ; qu’à Berlin, ils vont dire à Angela Merkel que l’austérité à la prussienne n’est plus supportable ; et qu’à Paris même, les uns et les autres, majorité comme opposition, vont tout remettre à plat.
Or, ce matin, les uns et les autres sont apparus comme des fantômes débarqués d’une autre planète. Ils n’ont rien vu, rien entendu, rien compris. A croire que les uns et les autres ont –comme la majorité des Français- passé leur dimanche à la pêche à la ligne, bien loin du tohu-bohu de l’actualité.
Sortant d’une réunion « de crise » à l’Elysée, Manuel Valls nous a déclaré froidement qu’il n’était pas question de « changer de cap » et qu’il respecterait à la lettre « la feuille de route » tracée par le président de la République « élu pour cinq ans ». En clair, « le séisme » ne lui fait ni chaud ni froid et il s’en bat l’œil. En tenant compte des abstentionnistes, avec ses 20% de voix, le PS ne représente plus que… 6% du corps électoral français. Jamais, en France, un pouvoir n’a été aussi « illégitime ». Mais cela ne trouble pas le Premier ministre qui va continuer son petit bonhomme de chemin, comme si de rien n’était, en allant droit dans le mur, la fleur au fusil.
D’ailleurs Valls plaide non coupable. Avec un culot fabuleux, il déclare « Ce n’est pas en huit semaines qu’on peut changer les choses ». Certes, il n’est à Matignon que depuis huit semaines, mais Hollande, la gauche et lui-même sont au pouvoir depuis plus de deux ans, pas depuis huit semaines. Ces gens-là ont passé leur première année à nous répéter que tout était de la faute de Sarkozy. Valls va-t-il maintenant nous dire que tout est de la faute de Jean-Marc Ayrault ?
Comme par hasard et à bout d’arguments, Valls nous a fait miroiter de prochaines baisses des impôts. Heureusement, il a eu une parole de lucidité : « Les politiques, nous a-t-il brusquement avoué au détour d’une phrase sans se rendre compte de ce qu’il disait, parlent une langue morte ». C’est bien vrai. Il ne faut donc pas qu’il s’étonne que les Français ne le comprennent plus.
Et ce n’est pas mieux à l’UMP. Jean-François Copé qui avait paradé au lendemain de la vague bleue des municipales et qui est bien obligé de constater que le parti qu’il dirige n’est plus le premier parti d’opposition du pays plaide, lui aussi, non coupable. A l’entendre ce serait Hollande le seul responsable de la victoire du FN. Or si le président de la République est, évidemment, responsable de la déroute (méritée) du PS, on peut difficilement l’accuser d’être, aussi, responsable de la défaite de l’UMP.
L’effondrement de la gauche au pouvoir aurait dû ouvrir « un boulevard » à l’UMP. Mais, depuis deux ans, cette UMP a été incapable de présenter le moindre programme cohérent d’alternative et n’a offert aux Français que le spectacle affligeant de sa guéguerre des chefaillons, avec, en prime, un bon lot de scandales en tous genres et de crapuleries diverses.
Copé ne veut pas voir que ce sont essentiellement les déçus de l’UMP qui ont voté FN dimanche. Les déçus de Hollande se sont généralement abstenus. Il ne veut pas non plus s’expliquer sur l’affaire Bygmalion, cette boite de communication douteuse, dirigée par deux de ses meilleurs copains, et qui aurait détourné 20 millions à l’UMP avec la facturation de conventions qui n’auraient jamais existé. Là, Copé jure ses grands dieux qu’il ne savait rien. Comment le patron d’un parti politique qui se déclarait au bord de la faillite il y a quelques mois peut-il être négligeant au point de ne pas être à 20 millions près dans sa comptabilité ? Et ne parlons pas de Guéant qui a été mis en garde à vue ce matin.
« Le boulevard » est maintenant ouvert devant le FN. Cependant, ceux qui voient déjà Marine Le Pen entrer à l’Elysée en 2017 vont un peu vite en besogne. Dans quelques jours, on s’apercevra que « le séisme » n’a été qu’un clapotis car ce ne sont pas 24 députés frontistes au parlement européen qui vont changer quoi que ce soit au paysage politique français.
Cela dit, si l’Europe continue à nous imposer ses diktats, si la gauche et la droite continuent à être sourdes et aveugles, Marine Le Pen n’aura pas grand-chose à faire pour continuer, elle, à engranger des voix…