Cela n’aura pas duré longtemps, mais c’était prévisible.
Mise à part la gauche de la gauche, tout le monde avait applaudi à la nomination de Manuel Valls à Matignon. D’abord, parce que le couple Hollande-Ayrault n’était plus supportable, ensuite, parce qu’on pouvait penser que Valls allait non seulement remplacer Ayrault mais aussi s’emparer rapidement de tous les pouvoirs en imposant à Hollande sa propre politique et en reléguant le président de la République dans le rôle de potiche inaugurant les chrysanthèmes.
On imaginait volontiers qu’on allait assister à une sorte de coup d’état institutionnel. Les deux premières années du quinquennat couronnées par les élections municipales avaient définitivement abattu le président alors que les sondages avaient transformé Valls en homme providentiel capable de sauver non pas Hollande mais la France elle-même. Certains nous annonçaient déjà la candidature et même le succès de Valls en 2017 à la présidentielle.
Bref, Valls que Hollande avait nommé à contre cœur était le maitre du jeu et pouvait mépriser aussi bien le chef de l’Etat que la majorité présidentielle qui le détestait, les deux n’ayant plus aucune légitimité comme le prouvaient aussi bien les municipales que les sondages.
Mais, en fait, aussi déterminé, aussi flamboyant qu’il soit, Valls n’était maitre… de rien du tout. Il était, comme Fillon et comme un bon nombre de ses autres prédécesseurs à Matignon, « à la tête d’un pays en faillite ». Il pouvait faire des effets de manche en nous promettant qu’il allait terrasser le chômage, relancer l’économie, chambouler la carte administrative du pays et redonner la confiance à chacun, il lui fallait d’abord et avant tout et sans baragouiner ni barguigner trouver, de toute urgence, 50 milliards.
Présentant sa politique générale devant l’Assemblée, il avait pu faire le beau, avec des roulements de tambour sur le redressement du pays, un peu de violoncelle sur la justice sociale et un coup de clairon sur son amour de la France mais, en redescendant de la tribune, sous les applaudissements (modérés) de ses « amis », il savait très bien qu’il ne pouvait promettre aux Français que « de la sueur et des larmes ». On le prenait pour un nouveau Sarkozy, il se prenait pour un jeune Bonaparte prêt à faire son 18 brumaire, mais il se retrouvait dans la situation de Churchill, toutes proportions gardées. Mais n’est pas Churchill qui veut…
A l’Assemblée, il avait joué les candidats en campagne annonçant qu’on allait raser gratis. Hier, au Conseil des ministres, il a bien été obligé de reconnaitre que les réalités étaient épouvantables, les créanciers sans pitié, qu’il lui fallait payer cash et qu’il n’avait pas un sou en poche.
Il a donc dû commencer à parler « gros sous », à détailler les mesures qu’il voudrait prendre pour colmater de toute urgence les trous, les brèches qui font couler le rafiot. De la sueur et des larmes. Tout le monde va « déguster », les classes moyennes, les fonctionnaires, les familles, les retraités, les malades, les collectivités. On s’attendait un peu à ce que ce hussard se transforme en dragon pour sabrer dans les dépenses. Mais c’est un bucheron armé d’une hache et même d’une tronçonneuse qui est arrivé !
Depuis hier, plus personne ne lui trouve le moindre charme. Son état de grâce n’aura pas duré longtemps. La droite qui lui faisait les yeux de Chimène, la gauche qui faisait mine de le considérer comme l’un des siens, les syndicats qui l’attendaient au tournant, tout le monde se déchaine. A croire qu’on s’imaginait que le Catalan-aux-dents-longues qui avait été assez malin pour devenir un héros national en roulant l’opinion allait pouvoir, avec quelques tours de muleta et de passe-passe, faire disparaitre ces fameux 50 milliards et donner l’estocade au taureau, sans faire couler une goutte de sang.
Du coup, on ne pense plus ni à Bonaparte, ni à Sarkozy, ni à Fillon, et encore moins à Churchill mais au pauvre Juppé, droit dans ses bottes, au milieu de la tempête.
De deux choses l’une : ou Valls remet ses projets et ses ambitions dans sa poche et tout continue à couler, ou il part au combat contre la gauche, contre la droite, contre le président, contre les syndicats, voire contre la rue. Cela fait beaucoup. On dit souvent que les peuples ont les dirigeants qu’ils méritent. Mais on oublie qu’il arrive parfois que les dirigeants ont des peuples qu’ils ne méritent pas.
La seule question qui se pose aujourd’hui est de savoir si les Français qu’on dit toujours prêts à faire la révolution et à descendre dans la rue sont aussi prêts à verser de la sueur et des larmes. On peut en douter…

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