Il y avait une place à prendre, celle de l’homme providentiel, de celui qui allait enfin tout remettre à plat, en profitant de la crise épouvantable, politique, économique, sociale, morale dans laquelle le pays sombre depuis des années et dont tout le monde a désormais conscience.
On attendait, on espérait ce Messie qui allait faire table rase de « l’exception française » avec son délire normatif, sa fiscalité aberrante, son code du travail sidérant, son mille-feuille administratif, ses hordes de fonctionnaires, son dialogue social de sourd et donc ses entreprises condamnées, son chômage de masse, ses déficits et sa dette, ses jeunes prenant la route de l’exil, ses électeurs celle de l’abstention ou de l’extrémisme.
Manuel Valls avait toutes ses chances. Hollande, après avoir tout raté pendant deux ans et ayant été publiquement désavoué de la pire des façons lors des élections municipales, avait été, pieds et poings liés, obligé de le nommer à Matignon. Contrairement à la règle de la Vème République, le Premier ministre pouvait devenir le véritable patron de l’exécutif puisque le président, nu comme un ver au milieu de sa débâcle, ne pouvait politiquement pas le virer et qu’à l’Assemblée la majorité, redoutant une éventuelle dissolution, ne pouvait que lui accorder sa confiance.
Jamais un locataire de Matignon n’avait eu à ce point le champ libre devant lui et les grognements de la gauche du PS ou des amis de Mélenchon n’avaient rien d’effrayant pour lui.
On pouvait donc croire que cet ambitieux prêt à tout allait entrer dans l’arène et foncer droit sur le taureau avec sa mitrailleuse lourde. Il était devenu l’homme politique le plus populaire de France en flinguant à vue l’essentiel des grandes idées de ses camarades de parti, des 35 heures à la retraite à 60 ans en passant par la gestion des finances de l’Etat et notre système aberrant et obsolète de protection sociale.
Or, hier, en montant à la tribune de l’Assemblée pour présenter son programme de politique générale, le matador-matamore avait oublié et son épée et sa muleta, sans même parler de sa mitrailleuse.
Petit garçon, il nous a fait du… Hollande à la sauce hollandaise. C’est-à-dire des promesses démagogiques qu’il sait parfaitement qu’il ne pourra pas tenir, l’annonce feutrée de quelques reculades inévitables et l’évocation de quelques projets qui vont rapidement se perdre dans les sables mouvants.
Il nous a annoncé une cascade de baisses de charges (suppression des cotisations Urssaf patronales pour les salariés au Smic, baisse des cotisations familiales pour les salariés jusqu’à 3,5 Smic, baisse de trois points des cotisations familiales pour les artisans et les indépendants, baisse de l’impôt sur les bénéfices des sociétés, etc.). C’est très gentil et tout le monde réclamait ces baisses. Mais, dans un pays qui a 2.000 milliards de dettes, quand on baisse les recettes, si l’on veut être un tantinet crédible, il faut dire où et comment on va baisser les dépenses.
Valls prétend alors qu’il va faire des économies. 19 milliards dans les dépenses de l’Etat, 10 milliards dans celles de l’Assurance maladie, 10 milliards dans celles des collectivités locales et, cerise sur le gâteau, 1O milliards « grâce à davantage de justice sociale ». On ne savait pas que la justice sociale faisait faire des économies… Mais, là encore, si on veut être un tantinet crédible, il faut un peu préciser. 50 milliards d’économies, cela ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval, même lancé au galop.
Bref, on attendait un homme d’Etat qui allait s’en prendre aux causes du « mal français » qui rongent le pays depuis des décennies –c’était l’occasion ou jamais- et on a eu un commis comptable qui, comme tous ses prédécesseurs, a essayé de nous faire prendre des vessies pour des lanternes en jouant maladroitement au bonneteau avec nos comptes. Du vrai Hollande.
Idem d’ailleurs pour sa manière de chat échaudé amorçant des replis stratégiques sur les sujets qui fâchent. La réforme des rythmes scolaires, la réforme pénale, la loi sur la famille, celle sur l’immigration ou celle sur l’euthanasie seront « assouplies » par des recherches de « consensus » à coup de « concertations » afin d’« apaiser » ces débats. En langage hollandais cela veut, sans doute, dire que la plupart de ces grands projets du quinquennat seront enterrés sans fleurs ni couronnes, ce dont personne ne se plaindra.
En fait, hier, Valls ne s’est réellement attaqué qu’au mille-feuille. Le nombre de nos régions sera réduit de 22 à 11 et les Conseils départementaux seront supprimés. C’est une excellente idée. Encore et une fois de plus aurait-il fallu préciser. Valls aurait dû nous annoncer qu’elles allaient être ces grandes régions. Soumettre ce redécoupage du pays à une vaste concertation avec les élus des régions actuelles c’est, évidemment, abandonner tout espoir de parvenir un jour à la moindre réforme. Là encore, on enterre. Et est-ce que dire qu’on va supprimer les Conseils départementaux signifie qu’on va supprimer les départements ? On ne sait pas.
Valls a donc tout raté. Même sa péroraison. L’envolée lyrique est un art difficile. Pour terminer en beauté, Valls a voulu, « coeur battant », nous faire le coup du petit immigré ayant franchi les Pyrénées avec son baluchon et auquel la France avait tout donné et même l’accès aujourd’hui à l’une des plus hautes fonctions de l’Etat. Mais, allez donc savoir pourquoi, après tant de balivernes, ce morceau de bravoure qui aurait pu être émouvant, sonnait faux, lui aussi.
Il avait sans doute trop déçu tous ceux qui s’étaient imaginé qu’avec lui on aurait peut-être un espoir de sursaut. Finalement, la nomination de Valls à Matignon ne servira sans doute qu’à une seule chose : le tuer politiquement à tout jamais. Ses amis nous disent qu’il est l’héritier de Rocard et de Jospin, deux hommes auxquels Matignon n’a pas porté chance. Et Hollande s’en souvenait…

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