Tout le monde y va, aujourd’hui, de son petit hommage à Jean-Louis Borloo qui a annoncé, hier, qu’il abandonnait tous ses mandats pour des raisons de santé. Chacun se sent obligé de faire mine de s’attendrir devant le drame personnel de cet homme qui faisait partie de notre paysage quotidien et la presse manque, sans doute, un peu de délicatesse en publiant –déjà- sa nécrologie élogieuse. En France, c’est une vieille tradition, n’importe quel ringard qui disparait, mort ou vif, devient automatiquement un grand homme forcément irremplaçable.
Mais de-là à nous dire que le départ du patron de l’UDI du devant de la scène est un tsunami qui bouleverse toute notre vie politique, voire l’équilibre de la planète, il y a un pas que nos commentateurs n’auraient pas dû franchir sous peine de sombrer dans le ridicule, ce qu’ils ont pourtant fait toute la journée, sans hésiter.
Certes, Borloo était plutôt sympathique avec sa bouille de poivrot, sa tignasse ébouriffée, sa dégaine de clochard et ses idées iconoclastes c’est-à-dire farfelues. Mais, mis à part quand il était l’avocat (d’affaires, souvent plus que louches) de tous les escrocs de notre faune politique et quand il fut le maire de Valenciennes, il faut bien reconnaitre qu’il a toujours tout raté, avec un acharnement parfois stupéfiant.
Ministre de la Ville, il nous a fait des moulinets, des ronds de jambe et des effets de manche, en nous annonçant qu’il allait construire 30.000 « maisons à 100.000 € » par an. Un an plus tard, il n’en avait construit que… quatre. Son projet était à son image : fumeux. Comme l’étaient d’ailleurs tous ses projets pour « réhabiliter », selon son mot de prédilection, les quartiers pourris dans lesquels il a englouti, en pure perte, des sommes considérables qui n’ont strictement servi à rien. Il suffit de s’aventurer dans ces zones de non-droit délabrées, lépreuses, dangereuses (de plus en plus nombreuses) pour voir que les milliards qui y ont été déversés pendant son règne se sont tous évaporés. On se demande d’ailleurs comment et au profit de qui.
Ministre chargé de l’Emploi et de la cohésion sociale, il n’a pas créé un seul emploi, si ce n’est à Valenciennes en y faisant venir Toyota. Quant à la cohésion sociale, c’est sans doute alors qu’il en était chargé qu’elle a commencé à devenir un véritable drame national.
Ministre de l’Economie, il s’est fait rapidement virer pour avoir, très maladroitement, à la veille des législatives, évoqué, au cours d’un débat face à Fabius, le projet d’une TVA sociale. Gaffe qui aurait, selon les experts en la matière, coûté deux ou trois dizaines de sièges à la droite.
Ministre de l’Ecologie, lui qui avait été l’un des premiers défenseurs de l’exploitation du gaz de schiste (ce dont on peut lui rendre grâce) il a été le grand maitre des cérémonies du Grenelle de l’environnement ce qui a fait très curieusement de lui l’un des ténors du règne de Sarkozy. Jusqu’au jour où le Sarkozy en question s’est, à juste titre, écrié « L’écologie ça commence à bien faire ». Qui d’ailleurs pourrait dire aujourd’hui à quoi a bien pu servir ce raout à grand spectacle de Grenelle ? Et le « zozo », comme l’appelait aimablement Fillon, y a perdu toute chance d’entrer à Matignon.
Bref, une belle carrière d’échecs ! Mais chez nous on adore les jongleurs qui ratent leurs tours et les dompteurs qui se font dévorer par leurs lions.
En fait, Borloo n’avait pas les reins solides. Il s’est toujours « dégonflé » comme les toquards qui refusent obstinément l’obstacle. Aussi bien pour la présidence de la République que pour la mairie de Paris. Peut-être avait-il compris qu’il n’était pas à la hauteur.
Mais surtout, Borloo s’était trompé de deux républiques. Ce qui fait beaucoup. Sous la IIIème, il aurait sans doute fait merveille, en naviguant au milieu du marécage plein de crocodiles, d’une loge maçonnique à l’autre, avec ses amis radicaux, à la recherche éternelle d’une combinaison improbable, d’une alliance contre-nature, d’un compromis compromettant, tournant en rond autour d’un centre toujours fuyant comme d’autres recherchent la quadrature du cercle.
Avec son ennemi de toujours-ami d’aujourd’hui Bayrou, Borloo est un dinosaure ou plutôt, car il ne faut rien exagérer, un plésiosaure fossile, d’une espèce disparu à tout jamais depuis des années lumières. Les caméléons sont les derniers survivants dégénérés des dinosaures. Borloo fut souvent une de ses petites bestioles changeant de couleur au gré des saisons.
On peut, bien sûr, regretter que notre vie politique, avec sa gauche qui n’en est plus une et sa droite qui ne l’est plus depuis des lustres, ait perdu à la fois le nord et le centre. Mais c’est un fait. Même si les centristes représentent, bon an mal an, 13 à 17% de l’électorat et qu’ils ont encore un bon nombre de notables dans nos provinces profondes, ils ne sont plus ni audibles ni visibles et font souvent rigoler.
Cela dit, nous ne pouvons que souhaiter un prompt rétablissement au fondateur de… l’Alternative, sa dernière fantaisie qui, sans lui, n’a plus d’autre… alternative que de regagner sagement sa maison-mère, l’UMP.

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