Les capitales occidentales sont surprises, s’étonnent, n’en reviennent pas, s’indignent, se scandalisent et surtout s’aperçoivent, un peu tard, qu’elles n’ont rien compris à l’affaire et qu’elles ont été, une fois de plus, roulées dans la farine.
Avec une naïveté confondante, elles croyaient, la semaine dernière, avoir réglé la crise ukrainienne en imposant à Ianoukovitch, le président « pro-russe » légalement élu, une solution transitoire qui allait permettre aux insurgés de la place Maïdan, les « pro-européens », de l’emporter rapidement. Mieux encore, elles étaient persuadées qu’elles avaient fait comprendre à Poutine qu’il n’avait plus aucun droit sur l’ancien empire des tsars et que l’ours russe devait retirer ses vilaines pattes de l’ancienne république soviétique d’Ukraine.
Fabius et deux de ses collègues européens étaient allés passer quelques heures à Kiev. Ils avaient menacé Ianoukovitch, s’il ne capitulait pas, de supprimer tous les visas occidentaux pour ses amis et même de bloquer leurs avoirs dans les banques suisses et autrichiennes. Ianoukovitch avait fini par accepter l’idée de discuter avec les insurgés.
Aussitôt à Paris, à Berlin, à Londres, partout et même à Washington, on avait triomphé. L’Europe avait su arrêter la répression, imposer la victoire des insurgés « pro-européens » et faire reculer Poutine et ses amis. La presse toujours complaisante en avait rajouté. Le Nouvel Observateur écrivait froidement : « Le bébé tant attendu –une vraie diplomatie européenne- est né en trente-six heures à Kiev ». L’Europe existait et remportait sa première victoire !
D’ailleurs, Ianoukovitch n’attendait même pas les éventuelles négociations avec ses adversaires et s’enfuyait pour se réfugier en Russie. C’était alors la joie dans toutes nos chancelleries où les applaudissements et l’autosatisfaction redoublaient. Le Nouvel Observateur ajoutait : « Le peuple ukrainien, comme un chien libre dans un jeu de quilles, a bouleversé tous les calculs ».
Nos diplomates et nos commentateurs n’avaient strictement rien compris. Ils voulaient ignorer que l’Europe était inexistante et que le tsar Poutine était plus impérialiste que jamais, comme nous l’écrivions ici même le 19 février. Ianoukovitch ne s’était pas enfui, il était allé chez Poutine pour préparer avec lui la contre-attaque.
Il est toujours dangereux d’ignorer les réalités. Or, dans l’affaire ukrainienne, elles ont la tête dure.
D’abord, la moitié de l’Ukraine est russophone et russophile et si ces russophones-russophiles ne sont pas tous les partisans d’Ianoukovitch ils n’accepteront jamais de basculer du côté de l’Europe en reniant leur « mère-patrie » russe. Pour ces Ukrainiens-là, les insurgés de Kiev ne sont que les héritiers des « traitres fascistes » qui, en 1942, préférèrent Hitler à Staline.
Ensuite, qu’on le veuille ou non, si l’URSS a bel et bien éclaté, toutes ses anciennes républiques devenues indépendantes font toujours partie de « la chasse gardée » de Moscou qui ne pourra jamais tolérer qu’elles « passent à l’Ouest » et rejoignent l’OTAN, par exemple.
Enfin, la Russie est sortie des ruines de l’URSS et a retrouvé toutes les prétentions de l’empire des tsars avec un Poutine de plus en plus dominateur.
Fabius et ses compères auraient dû se souvenir des mésaventures de Sarkozy en Géorgie en 2008. Devant les velléités d’indépendance de Tbilissi et de son président Mikheil Saakachvili qui voulait rejoindre l’OTAN, Poutine avait lancé ses troupes au secours des indépendantistes pro-russes d’Abkhazie et d’Ossetie du sud en envahissant la Géorgie. Sarkozy s’était agité dans tous les sens et s’était vanté d’avoir fait reculer les Russes. Aujourd’hui, l’Abkhazie et l’Ossétie du sud font de fait partie de la Russie et la Géorgie, abandonnée par l’Occident, est sagement rentrée dans le rang.
C’est, évidemment, ce qui va se passer maintenant pour l’Ukraine. La Russie va annexer la Crimée (avec la base de Sébastopol) et peut-être un peu plus, comme elle a, en Géorgie, récupéré l’Abkhazie et l’Ossétie du sud, l’Ukraine va éclater en deux avec, à l’est, la région riche, une aide massive de Moscou et, à l’ouest, une redoutable crise politique, économique et sociale et, après avoir poussé des cris d’orfraie, l’Occident va abandonner les insurgés de Maïdan à leur triste sort qui de « héros de la liberté » vont rapidement devenir des « éléments dangereux d’extrême-droite ».
Personne n’a envie de « mourir pour Sébastopol » et, en réchauffant brutalement la guerre froide, Poutine a une nouvelle fois fait comprendre à tout le monde que la Russie était redevenue une grande puissance, un ours qui n’aimait pas qu’on lui chatouille la moustache.
Il faut s’y résigner : l’Europe n’existe pas et la Grande Russie a ressuscité.

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