Pour une fois –et on ne s’en plaindra pas – nos commentateurs, nos sondeurs, nos politologues, nos éditorialistes sont d’une prudence de serpent. Ils semblent avoir perdu le nord, leur latin et leurs boules de cristal. Pas un seul ne s’aventure à nous annoncer péremptoirement les résultats de ces municipales de dimanche.
Contrairement à l’habitude, tous se contentent de prudentes banalités : les municipales sont des élections locales, les scrutins intermédiaires sont toujours mauvais pour le pouvoir en place, les abstentionnistes joueront un rôle important, il faudra attendre le second tour pour voir si ceci ou cela…
On comprend leurs hésitations. Jamais, sans doute, nous n’avons été dans une pareille situation. Jamais la France n’a été dans un tel état. Chômage, délocalisations, désindustrialisation, perte de compétitivité, déficits, dette, poids de prélèvements, précarisation généralisée, dégringolade des classes moyennes, problèmes du logement, faillite totale de l’Ecole, des hôpitaux, du système de protection sociale, insécurité, déliquescence de l’Etat, tout y est. Nous avons toutes les crises : crise politique, crise économique, crise sociale, crise morale.
Jamais un pouvoir, qu’il soit de droite ou de gauche, n’avait été rejeté avec une telle violence, avec un chef d’Etat, un Premier ministre et un gouvernement qui battent tous les records d’impopularité. Jamais l’opposition n’avait été, elle aussi, méprisée à ce point parce qu’en face de toutes ces crises et de ce rejet de ceux qui sont au pouvoir, incapable de se mettre en ordre de bataille, de se choisir un chef, de se donner un programme, elle n’a offert que le pitoyable spectacle de la guéguerre de ses chefaillons et des egos.
Alors, bien sûr, ces municipales, toutes « locales » qu’elles soient, vont être totalement inédites puisque c’est la première fois depuis deux ans que les Français vont, enfin, pouvoir s’exprimer par les urnes.
Depuis la présidentielle, beaucoup de Français sont descendus dans la rue. Pour protester contre le mariage des homosexuels, contre l’écotaxe, contre les fermetures d’usines, contre le Pacte de responsabilité, contre tout. Les familles, les Bonnets rouges, les Pigeons, les Tondus, les salariés et bien d’autres ont manifesté leur colère. Des Français qui, bien souvent, n’avaient jamais pris part à la moindre manifestation. La France dite « silencieuse » a ouvert sa gueule. On aurait même pu croire par moments à des débuts de jacqueries, de mutineries, voire d’insurrections.
Naturellement, faute d’organisation, de cohésion, de vrai programme, tous ces mécontents-furieux sont rentrés chez eux. Mais leur rancœur, leur désespoir, leur rage sont toujours là et tout s’aggrave pour eux de jour en jour.
On leur dit qu’il leur faut, dimanche, choisir un maire pour s’occuper de l’aménagement des ronds-points, du tri des ordures et des horaires des classes des écoles. Et les candidats qui se bousculent aux portillons en tirant la langue comme des caniches affamés préfèrent leur parler de la circulation et de la pollution, remettant tous, ou presque, dans le fond de leur poche leur drapeau, de peur qu’on leur reproche à juste titre d’être les piètres complices d’un régime dont plus personne ne veut ou d’une opposition qui s’est déconsidérée.
Les scandales dont on nous abreuve jusqu’à satiété ces derniers jours vont-ils changer quelque chose ? Non. Cela fait trop longtemps que les Français savent parfaitement que leurs élus, toutes couleurs confondues, sont capables des pires turpitudes, de taper dans la caisse, de jongler avec les rétro-commissions, les dessous de table, de mentir sans pudeur, d’écouter aux portes et de s’envoyer en l’air. Cela fait bien longtemps que les Français les mettent tous dans le même sac et ont envie de jeter le sac en question par-dessus bord.
Tout le monde s’interroge sur le score que va faire le Front National. Il est évident que cela fait des années que droite et gauche lui préparent un boulevard. Seul à n’avoir jamais été au pouvoir, le FN bénéficie d’une virginité que les autres ont perdue depuis belle lurette, si tant est qu’ils l’aient jamais eue. Mais si Marine Le Pen a su tant bien que mal dédiaboliser le parti de son père, elle n’a pas réussi, faute d’un programme plausible et cohérent et d’une équipe compétente, à le rendre crédible.
Reste alors l’abstention. Elle va sans guère de doute triompher. Longtemps, elle symbolisait l’indifférence des électeurs. Désormais, elle représente le mépris, voire le dégoût des Français, non pas pour la politique mais pour toute la classe politique. Si l’abstentionnisme bat de nouveaux records, ce sera toute la classe politique qui sera disqualifiée ayant perdu toute légitimité. Et à force de s’abstenir, les Français finiront pas redescendre dans la rue, cette fois pour de bon. Personne ne pourra s’en réjouir mais on saura qui sera coupable. Irresponsables et donc coupables…

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