Il y a des journées fastes. Aujourd’hui, ce fut somptueux. En quelques heures, un préfet, un ministre et le Conseil d’Etat en personne se sont ridiculisés. Et tout cela toujours à propos du désormais fameux Dieudonné.
Le préfet de Loire Atlantique, obéissant servilement aux ordres de son ministre –mais c’est son métier- a interdit le spectacle que l’humoriste devait donner au Zénith de Saint Herblain dans la banlieue de Nantes (là même où Jean-Marc Ayrault a fait ses débuts en politique).
Le préfet exécutait les instructions de son ministre mais bafouait, évidemment, l’un des principes les plus chers de toute démocratie digne de ce nom : la liberté d’expression. Il violait, en même temps, une règle fondamentale du droit qui veut qu’on ne peut pas condamner quelqu’un avant qu’il n’ait commis le moindre délit.
Or le préfet (qui va sûrement avoir de l’avancement) condamnait Dieudonné au silence avant que celui-ci n’ait ouvert la bouche. Certains diront que l’artiste, ayant déjà été condamné à maintes reprises pour des propos racistes et antisémites, on pouvait redouter qu’il ne récidive. Mais c’est ce qui s’appelle faire un procès d’intention –ce qui n’est, heureusement, pas reconnu dans le droit français- et Dieudonné ayant précisément déjà été condamné, on ne peut pas le recondamner a priori pour d’hypothétiques nouveaux délits.
Le tribunal administratif de Nantes a, naturellement, annulé l’arrêté du préfet en début d’après-midi. Manuel Valls était ridicule. Une petite juridiction de province rappelait sèchement au « premier flic de France » les règles fondamentales de la démocratie et les rudiments du droit en lui faisant, par la même occasion, comprendre que ce genre d’interdiction n’est pas de la compétence du ministre de l’Intérieur mais de celle du ministre de la Justice, en l’occurrence Christiane Taubira laquelle avait d’ailleurs été étonnement silencieuse (pour une fois) dans toute cette affaire.
Furieux, Valls annonçait aussitôt qu’il faisait un recours « en urgence » de cette décision devant le Conseil d’Etat. Tous les spécialistes du droit souriaient. Le Conseil d’Etat a toujours été, comme c’est son devoir, un défenseur vigilant de la liberté d’expression et il n’a que très rarement désavoué une décision d’un tribunal administratif.
Et c’est ici qu’en toute fin de journée on a atteint le summum du ridicule. Le Conseil d’Etat a annulé la décision du tribunal administratif de Nantes et donc confirmé l’interdiction prononcée par le préfet. Valls pouvait triompher. Il avait sauvé la République !
Il faut tout de même préciser qu’un jeudi en fin d’après-midi, le Conseil d’Etat, notre juridiction suprême, se limite à « un » Conseiller d’Etat « de permanence ». Si on a mauvais esprit, on peut donc imaginer que ce brave homme qui, somnolant, devait faire une réussite, en pantoufles, en prenant une tasse de thé dans son bureau doré et bien chauffé, a été réveillé en sursaut par un coup de téléphone lui expliquant ce qu’il devait faire s’il souhaitait avoir un chouya d’avancement dans le confort du Palais-Royal. Et le rond-de-cuir (de luxe et de service) s’est exécuté -Bien sûr, Monsieur le Ministre, avec plaisir- sans même se rendre compte qu’il allait se ridiculiser aux yeux de tous ses collègues.
Ayrault nous a alors déclaré que la République venait de marquer un point contre le racisme. Ce qui est sûr c’est que tous les défenseurs du droit en France vont froncer les sourcils, voire même tousser un peu, que tous amateurs de Dieudonné vont être furieux et qu’il est vraisemblable que cette stupéfiante décision de justice risque bien de provoquer quelques « troubles à l’ordre public » avant même que la France ne soit condamnée par la Cour européenne de justice.
Ce qui est sûr aussi c’est que la justice française qui n’avait déjà pas une excellente image en a pris, aujourd’hui, un sacré coup. Même ceux qui détestent Dieudonné ne peuvent comprendre (admettre) ni cette interdiction ni surtout ces contradictions entre le tribunal administratif de Nantes et le Conseil d’Etat.
Contrairement à ce que nous affirment, ce soir, toutes les chaines de télévision bien complaisantes, Valls n’a pas gagné la partie. Dès demain matin, nous allons nous apercevoir que nous vivons désormais dans un curieux pays et nous poser des questions sur ce jeune ambitieux aux dents longues. Y aurait-il une malédiction pour ceux qui occupent le grand bureau de la place Beauvau ?

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