On reproche souvent à la presse d’être « volage » et d’avoir l’habitude, après nous avoir matraqués sans répit pendant quelques jours avec les mêmes gros titres, de passer, un beau matin, à tout autre chose en oubliant complètement ce qui avait fait sa « une » pendant une semaine ou deux, voire même beaucoup plus. Il est vrai aussi que les lecteurs eux-mêmes se fatiguent rapidement dès qu’ils ont l’impression que leurs journaux se mettent à bégayer et qu’il faut donc savoir changer de numéro pour continuer à attirer le chaland.
Cette période de la fin de l’année qui nous incite à faire le bilan des mois écoulés devrait nous permettre de ressortir de leurs tiroirs certains dossiers qui y avaient été enfouis avant même d’avoir été refermés.
Dieu sait si la Syrie a été pendant des mois au cœur de l’actualité. Nous assistions à un génocide abominable, Assad était un criminel contre l’Humanité comme on n’en avait jamais vu, il avait massacré sous des gaz toxiques plus de 100.000 de ses citoyens, la communauté internationale ne pouvait pas ne pas intervenir et nos télévisions nous diffusaient en boucle des images insoutenables François Hollande voulait d’ailleurs partir faire la guerre, chasser le tyran sanguinaire, et donner le pouvoir aux rebelles.
Nous étions presque au bord d’une nouvelle guerre mondiale avec, d’un côté, l’Occident qui, au nom de ses grands et vieux principes humanistes, s’apprêtait à courir au secours de rebelles qu’on nous présentait comme des démocrates et, de l’autre côté, un bloc de l’Est reconstitué qui, autour de Poutine, défendait le dictateur criminel.
Et puis, soudain, sans qu’on comprenne très bien pourquoi, la Syrie a totalement disparu des écrans. Plus un mot, plus une image sur cette guerre qui continuait, sur ces massacres qui se multipliaient, sur ces centaines de milliers de réfugiés qui fuyaient les zones des combats. Aujourd’hui, on ne sait plus rien sur ce qui se passe là-bas si ce n’est qu’on a bien l’impression, en découvrant, de temps en temps, cinq lignes au bas d’une page intérieure, qu’Assad a pratiquement gagné la partie, regagnant chaque jour un quartier, un village, une bourgade.
L’indignation s’est évaporée et, avec elle, les déclarations tonitruantes de nos dirigeants. Les Syriens peuvent désormais continuer à s’entretuer en toute impunité et la population syrienne à se faire massacrer devant l’indifférence générale. La Syrie n’est plus à la mode. Nous avons d’autres soucis en tête.
Il faut dire que nos dirigeants ont fini par s’apercevoir que leur ignorance crasse des réalités syriennes les avait conduits à dire n’importe quoi. Ils ont découvert, bien tardivement, que les rebelles n’étaient pas des démocrates mais des islamistes soutenus à bout de bras par les pétrodollars du Golfe et que cette insurrection populaire n’était, en fait, qu’une guerre de religion opposant les Chiites aux Sunnites. Ils ont aussi compris qu’il y avait des criminels de guerre dans les deux camps et qu’une dictature laïque assurerait peut-être mieux leurs intérêts qu’une théocratie fanatique.
On aimerait pourtant avoir des nouvelles de la Syrie. Mais notre presse n’est plus très curieuse et a oublié qu’elle avait pour mission, comme le déclarait Albert Londres de « remuer le couteau dans la plaie ».
A propos, on aimerait aussi avoir des nouvelles de la petite Léonarda, cette petite romanichelle qui, grâce aux maladresses de François Hollande, avait eu tous les honneurs de la presse. Est-t-elle, oui ou non, revenue comme elle s’y était engagée, avec toute sa famille en France ? Là encore, c’est le silence-radio absolu.
En jouant les amnésiques, la presse française se fait la pire des complices du pouvoir. Ce n’est pas tout à fait nouveau mais ça s’aggrave considérablement.
Circulez, il n’y a rien à voir, ne vous attardez pas, on a tout oublié.

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