La mort de Nelson Mandela va, évidemment, occulter les débuts de l’opération « Sangaris » lancée par François Hollande en Centrafrique. Et c’est une chance. Il vaut mieux évoquer la mémoire d’un homme de paix qui, après des années de bagne, a su prôner la réconciliation entre les Noirs et les Blancs plutôt que d’avoir, une fois de plus, à dresser le bilan désastreux de cinquante années d’indépendance du Continent noir.
Mais, après l’hommage international qui sera rendu à celui qui a réussi à tourner la page de l’apartheid –à « pardonner sans oublier », selon sa formule- et qui, avec son « interlocuteur » blanc Frédérik de Klerk (qu’on a totalement oublié) a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1993, il faudra bien en revenir aux réalités d’aujourd’hui.
La République Centrafricaine est l’un des exemples les plus révélateurs de l’Afrique noire de ce début du XXIème siècle. Ce petit pays (mais tout de même grand comme la France), peuplé de 4,5 millions d’habitants seulement, avait tout pour être heureux : du pétrole, des diamants, des forêts, de la savane et une position stratégique au cœur du continent qui pouvait lui permettre d’être l’un des carrefours de l’Afrique.
Mais, ici comme ailleurs -et même s’il est formellement interdit de le dire-, on s‘aperçoit que, depuis l’indépendance en 1960, tout a sombré inexorablement dans le cauchemar. Les épidémies et les guerres tribales qu’on croyait éradiquées à tout jamais ravagent les populations, la misère et les famines qui avaient disparu sont épouvantables, le pouvoir oscille entre des « rois nègres » corrompus jusqu’à la moelle et des sous-officiers avinés, adeptes du coup d’Etat. On se souvient de « l’empereur » Jean-Bedel Bokassa 1er et de son couronnement grotesque à Bangui, mais nombre de ses successeurs, comme de ses « cousins » voisins du Continent ne valaient et ne valent guère mieux.
Ce que certains appellent encore « la décolonisation » et d’autres « la libération de l’Afrique » s’est soldé par une gigantesque catastrophe politique, économique, sociale. Le Continent noir auquel on promettait un avenir radieux, avec ses richesses naturelles et humaines, a plongé corps et biens dans le malheur et le chaos, y compris les pays qui semblaient sur le point de « décoller » comme le Sénégal de Senghor ou la Côte d’Ivoire d’Houphouet-Boigny.
La faute à qui ? Sûrement pas –contrairement à ce qu’il est de bon ton de répéter- à « l’ancienne puissance coloniale » qui a laissé sur place d’innombrables infrastructures, qui a tenté de former des élites et qui déverse, depuis des décennies, des sommes considérables à fonds totalement perdus au nom d’une « coopération » à sens unique qui n’a finalement servi qu’à engraisser les potentats locaux et à leur permettre de se faire construire des palais pharaoniques dans leur capitale tout en achetant des résidences paradisiaques sur la Côte d’Azur ou les bords du Léman.
On dira qu’en créant de toutes pièces des Etats aux frontières tirées au cordeau et qui réunissaient des Nordistes et des Sudistes, des Arabes et des Noirs, des Musulmans et des Animistes ou des Chrétiens, l’administration coloniale préparait, sans le vouloir, des bombes à retardement. Mais qu’aurait-on dit si la puissance coloniale avait laissé ces royaumes incertains, ces chefferies traditionnelles s’entredévorer entre elles pour mieux s’imposer dans le trafic des esclaves ?
On dira aussi que la politique de Paris qui, par facilité, lâcheté ou intérêt, a généralement soutenu à bout de bras les pires régimes n’est pas exempte de toute critique.
Mais aujourd’hui, les choses sont claires. Ces anciennes colonies qui ont parfois tâté du marxisme et nous ont, bien souvent, craché à la gueule, nous appellent désespérément à leur secours sans la moindre pudeur. Au cours des derniers mois, nous avons dû envoyer nos avions et nos parachutistes au Tchad pour sauver Idriss Déby, en Côte d’Ivoire pour faire partir Gbagbo, au Gabon pour imposer le fils Bongo, au Mali pour arrêter la marche triomphale des Islamistes et maintenant c’est en Centrafrique. Sans parler d’interventions plus discrètes, notamment au Sénégal, au Cameroun ou au Congo.
Les derniers et rares nostalgiques de notre grandeur impériale d’antan rigolent amèrement. C’est le grand retour des expéditions coloniales ! Et d’autant plus qu’on sait très bien qu’une fois qu’un minimum d’ordre aura été rétabli par nos parachutistes, il nous faudra créer de toutes pièces des institutions, une administration, une économie, un Etat… comme nous l’avions déjà fait il y a plus d’un siècle !
La France a-t-elle les moyens, la vocation ou simplement l’envie de reprendre en main son ancien empire coloniale ? La question peut sembler ridicule mais pourtant c’est bien de cela dont il s’agit.
On nous affirme que l’opération Sangaris ne va pas durer longtemps. C’est faux. On nous avait raconté la même chose pour l’opération au Mali et il faut déjà envoyer des troupes supplémentaires à Tombouctou et ce n’est d’ailleurs pas en quelques semaines qu’on crée un Etat. On nous dit que l’ONU et l’Union européenne nous soutiennent. C’est faux. La communauté internationale est ravie que la France aille faire un peu le ménage là-bas mais n’interviendra jamais à nos côtés dans ce bourbier. On nous dit que nos paras ne seront qu’une force d’appui aux troupes africaines de la MISCA déjà sur place. C’est faux. Tout le monde sait que ces contingents africains disparates, mal équipés, mal entrainés –on l’a bien vu au Mali- sont totalement incapables de mener ce genre d’opérations.
Mais surtout, on oublie de nous dire l’essentiel, c’est-à-dire la vérité. La Centrafrique n’est pas le théâtre d’un vulgaire chaos provoqué par des bandes incontrôlées de pillards, de bandits de grands chemins et de coupeurs de routes. Tout a changé ces derniers mois et il est absurde de nous le cacher.
Comme en Côte d’Ivoire et comme au Mali, il ne s’agit rien de moins que d’une guerre de religion opposant Musulmans (du Nord) et Chrétiens (du Sud). Les militants de la Séléka qui ont renversé François Bozizé et imposé Michel Djotodia sont des fanatiques islamistes qui ne supportent plus la domination des Chrétiens de Bangui et incendient les églises. Les milices « anti-balakas » sont des Chrétiens qui ne veulent pas du pouvoir des Musulmans, redoutent une Centrafrique islamiste et incendient les mosquées.
Or, mettre un terme à une guerre de religion qui dégénère à travers tout un continent est autrement plus difficile que de mener des opérations de maintien de l’ordre en pourchassant des loubards coupeurs de routes. En clair, la reconquête de notre empire risque bien de commencer par une croisade contre l’Islam.
Hollande qui semble, heureusement, avoir oublié ses amis islamistes syriens, le sait-il et a-t-il compris dans quel chaudron il se jetait ?

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