Jusqu’à présent, tout a toujours commencé à Paris. 1789, 1830, 1848, La Commune, le Front populaire et même mai 68. Et toujours de la même façon pour peu qu’on mette mai 68 à part. Les gueux, les sans-culottes, les crève-la-faim n’en pouvaient plus, descendaient dans la rue et les petits bourgeois qui en avaient assez, eux aussi, les rejoignaient sur les barricades, prenaient la tête du mouvement et le transformaient en révolution. De nos jours, on appellerait les uns « les défavorisés », les chômeurs, les exclus et les autres « les classes moyennes ». A chaque fois ou presque le pouvoir était au bout du rouleau, inerte, tétanisé, incapable de faire face à la crise qui frappait « les miséreux » et de comprendre que tout était sur le point de basculer. On peut d’ailleurs noter qu’en mettant de côté les périodes de guerre, ces soulèvements populaires ont eu lieu à peu près tous les trente ans. Naturellement, tout a changé. Sauf que… nous avons plus de cinq millions de chômeurs, que 10% de la population vit sous la ligne de pauvreté, que les jeunes ont l’impression de ne plus avoir d’avenir et que le « Tiers-Etat » qui avait été choyé pendant des décennies est écrasé par toutes les dîmes et toutes les gabelles qu’un pouvoir affolé invente chaque jour alors que le système lui-même qui permettait d’amortir les chocs n’est plus viable. Depuis le sacre du nouveau souverain, nous vivons dans une atmosphère de fin de règne. C’est le gros balourd de Louis XVI, avec même sa Marie-Antoinette qui multiplie les gaffes. La Cour s’étripe, les courtisans complotent contre Necker, Charlotte Corday devient de plus en plus populaire. Et on pourrait multiplier à l’infini les références. On nous parle de la crise économique, sociale, morale mais c’est aussi et presque surtout une crise politique, du régime, du système qui est en train de nous balayer. Ce qui se passe en Bretagne est particulièrement révélateur. Les courtisans parlent d’un « malaise breton » en évoquant le désespoir des agriculteurs, la révolte des salariés de l’industrie agro-alimentaire et l’insurrection contre l’écotaxe. A les entendre nous aurions peut-être affaire, au pire, à un début de jacquerie au fin fond du Finistère. Il faut toujours se méfier des paysans avec leurs fourches. Les jacqueries sont des étincelles qui peuvent mettre le feu aux poudres. Le prince a décidé, dans sa grande bonté, d’envoyer quelques piécettes aux Bretons pour les calmer et vient de faire volte-face sur les augmentations des prélèvements qu’il prévoyait sur l’épargne des petites gens. Il n’a rien compris. Il ne s’agit pas d’un « malaise » qu’on apaiserait en envoyant un peu de brioche à ceux qui n’ont plus de pain. Non, Sire, ce n’est pas la révolte de quelques joueurs de biniou mécontents, c’est le début d’une révolution ! Certes, Paris ne bouge pas. Mais Paris n’est plus Paris. Les artisans du Faubourg Saint Antoine et les ouvriers de Belleville qui ont détruit la Bastille et se faisaient tuer sur les barricades ont été remplacés depuis belle lurette par les bobos enrichis. La France qui n’en peut plus et qui veut pendre tous les aristos du jour à la lanterne est en Bretagne, en Lorraine, dans le Nord, dans le Midi, dans toutes les provinces lointaines qui se meurent, dans les campagnes perdues où un agriculteur se suicide, chaque jour, dans sa ferme en ruines. Les hommes du souverain sont ridiculisés à chaque élection partielle et le chef de l’opposition officielle à Sa Majesté est rejeté, selon le sondage du jour, par 73% des Français. Autant dire que « le peuple » ne veut plus entendre parler du petit jeu traditionnel qui permettait aux deux dynasties d’alterner tranquillement sur le trône. Naturellement, ce n’est peut-être pas encore pour ce coup-là, même si les Bretons portent désormais le bonnet phrygien rouge et que les baïonnettes peuvent encore faire entendre leur force. Mais tous les ingrédients sont là. Un peuple qui n’en peut plus, un pouvoir impuissant, un souverain incapable. Pierre Moscovici, le grand argentier de service, nous disait tout à l’heure que si le gouvernement reculait c’était parce qu’il était « à l’écoute des Français ». Il est, peut-être, à l’écoute mais il n’entend rien. Pas même la colère gronder.

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