Il n’y a aucun doute qu’avec sa petite phrase François Fillon a chamboulé notre paysage politique et on comprend que cela agite, réjouisse ou terrifie notre Landerneau parisien. En voulant se démarquer de ses deux concurrents pour 2017, Sarkozy et Copé, l’ancien Premier ministre a franchi une ligne rouge et brisé un tabou. Déclarer qu’on pouvait aussi bien voter pour un candidat du PS que pour un candidat du FN en fonction de leur « sectarisme » respectif, ce n’est pas seulement rappeler que les socialistes pouvaient être « sectaires » c’est aussi affirmer que le FN pouvait être respectable. Fillon a donné un certificat de « républicanisme » à Marine Le Pen. Depuis des décennies, il était de bon ton de déclarer que notre extrême-droite était hors-jeu, bannie, pestiférée, sous prétexte qu’elle était l’héritière des ligues fascistes d’avant-guerre, de la collaboration, de l’OAS et que son idéologie se limitait à prôner la xénophobie, voire le racisme au nom d’un nationalisme exacerbé. Personne ne reprochait à l’extrême-gauche ou au Parti communiste d’être les héritiers de Staline, du goulag, de Mao ou de Trotski. Il était compréhensible que les gaullistes considèrent ces anciens collaborateurs et ces anciens militants de l’OAS comme totalement infréquentables et que les centristes et démocrates-chrétiens ne veuillent pas entendre parler d’un Jean-Marie Le Pen adepte de l’antisémitisme et ironisant sur les « détails » de l’Histoire. Mitterrand avait naturellement compris tous les avantages qu’il pouvait tirer de cette diabolisation d’une extrême-droite qui grignotait les voix de la droite classique. Il avait donc fait la promotion du Front National en multipliant les provocations (le vote des étrangers qu’il brandissait à la veille de toutes les élections) et en instaurant, en 1986, la proportionnelle ce qui avait donné un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale à Jean-Marie Le Pen. La droite (classique) était tombée dans le piège, allant, de peur de se salir les mains, jusqu’à abandonner au Front National les thèmes dont il avait fait son fonds de commerce, l’immigration, la sécurité et même la Nation. Mais il est évident que bien des choses ont changé au fil des années. Les anciens « collabos » ont quitté ce bas monde comme la plupart des nostalgiques de l’Algérie française. Les problèmes que soulevait le FN, l’immigration ou l’insécurité, et que personne d’autre n’osait évoquer sont désormais au cœur même des préoccupations de tous les Français. Il y a longtemps que Fabius lui-même déclarait que le FN posait « les bonnes questions » même s’il y apportait de mauvaises réponses. Désormais c’est à qui en rajoutera le plus, de Sarkozy et Copé à Valls, sur le thème de l’insécurité. En même temps, le FN est devenu « le premier parti ouvrier de France » en lieu et place du PS et du PC, ce qui fait qu’il peut être encore plus nuisible à la gauche qu’à la droite, comme on l’a vu en 2002 quand Jean-Marie Le Pen s’est retrouvé au second tour de la présidentielle après l’élimination de Jospin. Il est surtout, à cause de la déliquescence générale du pays et de l’incapacité aussi bien de l’UMP que du PS à régler les gigantesques problèmes du pays, non plus seulement une manière facile de rejeter cette UMPS mais aussi une sorte d’espoir de renaissance pour plus de 20% de nos compatriotes. Et Marine Le Pen a indiscutablement su « nettoyer » le parti de son père des « scories » qui le rendaient insupportable. Ne se contentant plus de prôner un nationalisme rigoureux, une lutte sans pitié contre l’immigration et la délinquance, elle a aussi présenté un étonnant programme économique qui, outre la sortie de l’euro, rappelle à bien des égards toutes les incohérences de l’extrême-gauche. Le parti « Bleu Marine » est-il pour autant plus fréquentable que le Front National de Jean-Marie Le Pen ? Peut-on continuer à considérer que les 20 ou 25% de Français qui se disent prêts à voter pour le FN sont des « fascistes » qui mettent en péril la République ? Marine Le Pen est-elle plus dangereuse que Mélenchon ? On hésite encore à répondre à ces questions. Mais désormais on ose les poser en face d’une gauche au pouvoir aussi « sectaire », en effet, qu’incapable de résoudre les drames du chômage, des déficits ou de l’insécurité et d’une opposition officielle, loin d’avoir encore soldé son « héritage » et qui sombre dans le ridicule depuis sa défaite en forme de déroute. En mettant les pieds dans le plat, Fillon s’est évidemment tiré une balle dans le pied. Mais il a rebattu les cartes.

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