La situation en Egypte devient chaque jour plus catastrophique. Les affrontements entre les militaires qui ont renversé le président Mohamed Morsi et ses partisans, les Frères musulmans, ont fait, ces deux derniers jours, des dizaines de morts et des centaines de blessés. Le pays semble, cette fois, sombrer dans le chaos. En fait, tout rappelle maintenant cruellement ce qu’a connu l’Algérie dans les années 90, dix années d’une atroce guerre civile-guerre de religion. Comme le FIS en Algérie, les Frères musulmans ont gagné le plus légalement possible les élections législatives égyptiennes, après des années de dictature, celle du FLN à Alger, celle de Moubarak au Caire. Et comme l’armée algérienne l’avait fait, l’armée égyptienne refuse le verdict des urnes, au nom de… la démocratie. La démocratie est-elle, comme on le croit généralement, le droit donné au peuple de se choisir ses dirigeants ou, au nom des grands principes du progrès et du modernisme, le refus de la théocratie ? Le passage par les urnes est nécessaire mais est-il suffisant pour faire une démocratie. Hitler avait été élu le plus démocratiquement du monde. Cela n’avait pas fait de son régime une démocratie pour autant. Les candidats du FIS en Algérie et ceux des Frères musulmans en Egypte ont été élus démocratiquement… Faut-il préférer une dictature militaire issue d’un coup d’Etat à une dictature théocratique issue des urnes ? C’est, une fois de plus, le choix à faire entre la peste ou le choléra. Et si, en Occident, nous préférons voir « là-bas » des régimes autoritaires qui prétendent –sans que nous soyons dupes- respecter les Droits de l’Homme à des ayatollahs, des imams, des muftis et des cheiks qui veulent imposer le Coran et la Charia à leur peuple, ce n’est tout de même pas à nous de vouloir faire le bonheur de ces peuples sans leur demander leur avis, en souhaitant leur voir adopter nos conceptions des choses. En tous les cas, ce n’est pas au nom de la démocratie que nous pouvons aujourd’hui défendre le régime du général al Sissi qui a renversé Morsi. Pas plus d’ailleurs que nous ne pouvons soutenir, au nom de cette même démocratie, les manifestants tunisiens qui s’insurgent contre la dictature que voudrait leur imposer Ennahda. On comprend le malaise de nos capitales. Mais ce qui se passe actuellement en Egypte et en Tunisie (sans évoquer la Turquie dont, curieusement, plus personne ne nous parle) devrait ouvrir les yeux de nos bons esprits et de nos dirigeants qui continuent à nous seriner que l’Islam et la démocratie peuvent parfaitement faire bon ménage, que le Coran et la Charia n’ont rien d’incompatible avec nos constitutions et nos modes de vie et qu’il ne faut pas confondre quelques poignées d’extrémistes salafistes avec les bons musulmans pratiquants. Les militants d’Ennahda à Tunis et les frères musulmans au Caire ne sont pas des salafistes. Nous voulions apprendre la démocratie à tous ces peuples adeptes de l’Islam avec nos théories, fumeuses pour eux, sur la laïcité. Les Egyptiens, les Tunisiens et les Turcs qui sont descendus dans les rues pour s’opposer à des Islams qu’on nous présentait comme modérés, Ennahda, les Frères musulmans, le « modèle turc » d’Erdogan, nous apprennent brutalement qu’il n’y a pas que ces fameux salafistes extrémistes à bafouer les droits dits fondamentaux et à vouloir imposer un Islam « rigoureux » dans leur pays. Pas plus qu’il n’y a d’« Islam à la française », il n’y a d’« Islam à la tunisienne », « à l’égyptienne » ou « à la turque ». Il n’y a qu’un seul Islam, partout le même, qui ne croit qu’au Coran et pour lequel la Charia s’impose. Et quand ils sont au pouvoir, les « Islamiques » se mettent à ressembler furieusement à des « Islamistes » et oublient bien vite toute « modération ». Au lieu de s’inquiéter des risques de déstabilisation en Egypte et en Tunisie, nos dirigeants feraient mieux d’écouter ce que nous crient dans les rues du Caire, de Tunis ou d’Istanbul les adversaires de Morsi, de Moucef Marzouki qui a accepté les diktats d’Ennahda ou d’Erdogan. Ils ont vite compris, eux, ce qu’était l’islamisme « modéré ».

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