En apprenant que les services secrets américains écoutaient leurs conversations téléphoniques et avaient placé des micros dans leurs bureaux, les dirigeants européens s’étouffent d’indignation. « Comment, s’écrient-ils en chœur, nos meilleurs alliés ont-ils osé ressortir les vieilles méthodes de la guerre froide, nous qui leur sommes soumis corps et âme ». Cette indignation un peu sur-jouée est stupéfiante. Nos « bons maitres » ignorent-ils que tous les pays du monde ont toujours espionné tous les autres, amis et ennemis, afin de savoir ce qu’ils préparaient, magouillaient, mijotaient ? C’est de bonne guerre et a fortiori depuis que la guerre en question est devenue à la fois planétaire et économique. Sont-ils assez benêts pour croire que, dans l’affrontement généralisé de la mondialisation, il y a des « amis » qui se font confiance et que Boeing apprécie Airbus ? Ont-ils oublié qu’à plusieurs reprises certaines capitales de la vieille Europe ont osé ne pas obtempérer aux injonctions de la Maison-Blanche ? Ne veulent-ils pas comprendre que Washington puisse être préoccupé par les velléités de quelques minoritaires qui, déjà peu atlantistes, redoutent une Europe allemande à la botte des Etats-Unis et souhaitent une Europe libérée du roi dollar? Que les services américains aient écouté les palabres de Bruxelles à la veille de l’ouverture d’une grande négociation sur le commerce américano-européen est la moindre des choses. Bien sûr, il aurait mieux valu pour eux qu’ils ne se fassent pas pincer. Mais l’incident (qui va rapidement être oublié) pourrait ouvrir les yeux de nos dirigeants. La Fayette et le débarquement en France des troupes américaines pendant les deux guerres mondiales sont oubliés depuis longtemps. Certes, nous appartenons au même monde (occidental) avec bien souvent les mêmes « valeurs » mais cela fait une ou deux décennies que les Américains, autrement plus réalistes que nous, regardent davantage vers le Pacifique et les pays émergeants que vers l’Atlantique et la vieille Europe et qu’ils ne considèrent plus nos pays chancelants que comme des troupes auxiliaires leur devant obéissance. Cette indignation de nos dirigeants est d’autant plus inquiétante que cela laisse supposer que nous n’écoutons pas les secrets de la Maison-Blanche ou du Département d’Etat. Voilà qui expliquerait, en grande partie, les errements de notre diplomatie et les malheurs de notre balance commerciale.

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