On peut penser de lui ce qu’on veut et notamment qu’il n’est qu’un voyou triomphant, il n’empêche que Bernard Tapie est une sorte de génie. Un génie malfaisant, certes, mais un génie tout de même. Balzac n’aurait jamais osé imaginer un tel personnage pour sa « Comédie humaine ». Il commence dans la vie comme chanteur yé-yé. Cà ne marche pas. Sans un sou, il se lance alors dans les affaires. Ou du moins dans le rachat à bas prix d’entreprises en déconfiture. Grâce à son bagout, à son culot, et surtout à l’aide étonnante de banques complaisantes et de toute une franc-maçonnerie bien mystérieuse, il réussit au-delà de l’imaginable. Fortune ainsi faite, mais on ne sait trop comment, il se met au sport et fait gagner l’Olympic de Marseille. En trichant, bien sûr. En même temps, il entre sans pudeur dans l’arène politique. Héros des quartiers pourris et jouant les remparts en face du Front National, il est élu député. Mitterrand qui n’a jamais été très regardant sur la moralité de ses relations et qui est littéralement fasciné par le bonhomme en fait un ministre. Ministre de la Ville et même de la République ! Et puis, comme au Monopoly, c’est la case prison. Pas pour longtemps. A peine sorti de sa geôle, il retrouve, comme si de rien n’était, son hôtel particulier du 7ème arrondissement et monte sur les planches. Avant de se relancer dans les affaires, de se remplumer, d’interpréter le rôle d’un commissaire de police (!) dans un feuilleton télévisé, de racheter un yacht et une superbe villa dans le Midi et surtout de poursuivre en justice, avec la complicité de quelques amis bien placés, le Crédit Lyonnais qui l’aurait dépouillé de ses biens mal acquis. Entre temps l’ancien ministre de Mitterrand est devenu un fidèle soutien de Sarkozy. On a, bien sûr, envie de dire « Bravo l’artiste !». Tapie incarne jusqu’à la caricature toutes les dérives, toutes les tares, tous les vices de notre système, de notre société, de notre Etat. Tout y est. L’esbroufe, le tape-à-l’œil, le fric, les fortunes aussi rapides qu’incompréhensibles, les combines louches, la corruption, les magouilles, la politique véreuse, la justice pourrie, le sport gangréné, les médias complaisants. Avec la complicité de son ancien avocat Jean-Louis Borloo et la naïveté (coupable) de Christine Lagarde, l’ancien tôlard a pu récupérer 403 millions de feu le Crédit Lyonnais, c’est-à-dire, en fait, de l’Etat et donc des contribuables. Trois vieillards qu’on imaginait incorruptibles –l’ancien magistrat Pierre Estoup, l’ancien président du Conseil constitutionnel, Pierre Mazeaud , et l’avocat membre de l’Académie française, Jean-Denis Bredin- ont arbitré en sa faveur… tout en touchant eux-mêmes 10% de la somme rondelette. Plutôt que d’avoir recours aux tribunaux de la République, l’Etat avait, sans qu’on comprenne toujours pourquoi, accepté cette « justice » (les guillemets s’imposent) d’arrière-salle de bistrot mal famé, entre copains, pour ne pas dire entre truands. Aujourd’hui, l’un des trois, Estoup, est poursuivi pour « escroquerie en bande organisée ». L’ancien haut magistrat est donc accusé d’être un escroc. Excusez du peu. Et l’expression « bande organisée » laisse supposer qu’aux yeux de la justice les deux autres lascars du trio, Mazeaud et Bredin, pourraient bien ne pas être aussi « blancs-bleus » que leur pédigrée le laissait croire. Mais « une bande » surtout d’escrocs peut être plus nombreuse qu’un simple trio… Ce matin, dans le Journal du Dimanche, Tapie nous fait un grand numéro. Etouffant d’indignation, il s’écrit : « S’il y a eu la moindre entourloupe dans cette affaire, j’annule l’arbitrage ». Le mot « entourloupe » est bien choisi, toute la presse va le reprendre. Mais la vie de ce petit loubard, devenu milliardaire et ministre avant de se retrouver dans un cul-de-basse-fosse et de rebondir une fois de plus, n’a été qu’une suite interminable d’entourloupes, de bluffs, de mensonges, d’impostures, de malversations. Ce qui est dramatique, ce ne sont pas les démêlés de Tapie avec la justice qui n’ont, bien sûr, pas fini de faire la « une » de la presse. Ce qui est dramatique –sans être d’ailleurs tout à fait une révélation- c’est qu’on s’aperçoit qu’un tel personnage a été créé, aidé, enrichi, soutenu, sauvé, renfloué, remis en selle, pendant des décennies, par tout notre système, droite et gauche confondues, politiques, banquiers, magistrats confondus. Comme s’il symbolisait, en effet, à la perfection notre société d’aujourd’hui. On a parlé des « années Mitterrand ». Ce furent aussi des « années Tapie ». Et elles ne sont pas encore terminées.

Mots-clefs :