Laurent Fabius nous affirme que la France a maintenant la preuve qu’Assad utilise du gaz sarin contre ses rebelles. Le dictateur syrien aurait donc franchi « la ligne rouge » qu’avait définie la communauté internationale. De nos jours, on a le droit de pilonner des villes, de faire tirer à l’artillerie lourde sur des populations civiles mais il est interdit d’utiliser des armes chimiques. Notre ministre des Affaires Etrangères souhaite donc que, logique avec elle-même, cette même communauté internationale « réagisse » en réponse à ce qui ne peut être considéré que comme un crime de guerre. Naturellement, la Russie, la Chine et l’Iran en font pas partie de la dite communauté puisque Moscou, Pékin et Téhéran soutiennent, financent et arment le gouvernement de Damas par intérêt stratégique et, du moins pour les deux premiers, parce qu’ils redoutent qu’une victoire de rebelles n’installe en Syrie un régime islamiste. Il faut d’ailleurs reconnaitre que, si la dictature d’Assad est indéfendable, mis à part quelques exilés coupés de leur pays, la rébellion apparait de plus en plus comme totalement noyautée par des Islamistes. D’où les réticences de certaines capitales, à commencer par Washington, qui commencent à s’apercevoir que le fameux « printemps arabe » ne s’est pas soldé par un triomphe de la démocratie. Si Laurent Fabius veut que nous réagissions, il souhaite, aussi et en même temps, que nous ne compromettions pas les chances d’un dialogue entre Assad et ses rebelles qui pourrait conduire à l’arrêt des combats et à l’élaboration d’une solution acceptable par tous. En clair, il brandit des menaces contre Assad tout en l’invitant à s’asseoir à une table de négociation. Mais, précisément, ce n’est pas clair du tout. D’abord, quelles sont ces menaces ? Rompre tout lien avec la Syrie d’Assad ? C’est déjà fait. Armer les rebelles ? C’est déjà fait de toute évidence car cette rébellion mène son combat, souvent victorieux, depuis plus de deux ans. Lancer une opération militaire contre les troupes syriennes ? Ce serait de la folie furieuse. La Syrie n’est ni la Libye de Kadhafi ni le Mali. Ensuite, à quoi pourrait bien conduire une tentative de « négociation » ? Assad ne veut pas quitter le pouvoir, les rebelles exigent son départ. Contrairement à ce qu’on nous raconte, il s’agit moins d’une guerre entre un dictateur et son peuple que de l’éternel conflit qui oppose dans cette partie du monde les Alaouites (« secte » chiite), laïcs, soutenus par toutes les minorités religieuses (notamment chrétiennes) et par les Chiites de la région (Iraniens et Libanais), aux Sunnites les plus radicaux soutenus, eux, par leurs frères Wahhabites du Golfe pétrolier qui financent déjà les Islamistes du monde entier. Ce n’est pas autour d’une table ronde qu’on pourra réconcilier ces ennemis séculaires. La guerre de Syrie n’est plus une insurrection populaire, elle est devenue une guerre de religion et donc « à mort » qui n’a rien à voir avec ce qui a pu se passer en Tunisie, en Libye ou en Egypte. L’occident, à juste titre scandalisé par cette guerre atroce et les dizaines de milliers de morts qu’elle a déjà provoqués, a, en fait, le choix entre laisser un dictateur laïc continuer à massacrer une partie de son peuple ou aider des rebelles à instaurer une dictature islamiste. Il y a plus de trente ans, nous avions choisi de soutenir l’ayatollah Khomeiny contre le Chah. Nous avions eu tort. Les menaces de Laurent Fabius ne serviront à rien tant qu’Assad aura le soutien absolu de Moscou, de Pékin et de Téhéran. Ses propositions de négociations ne mèneront nulle part car on ne réconciliera jamais Chiites et Sunnites. C’’est désolant mais l’Orient est compliqué et les gesticulations diplomatiques y sont inutiles.

Mots-clefs : ,