La politique, on le sait, est l’art de rendre « possible » ce qui est « souhaitable ». Droite et gauche sont donc confrontées depuis la nuit des temps à toutes les contradictions entre ce « souhaitable », ce qu’elles ont promis au brave peuple pour se faire élire, et ce « possible », les dures réalités de l’arithmétique la plus élémentaire. On peut parfaitement souhaiter (et promettre) la retraite pour tous à 50 ans, même à 40 ans, et une semaine de travail à 30 heures, voire à 20 heures. On peut d’ailleurs souhaiter (même si personne ne l’a encore promis, mais cela finira par arriver) la suppression, par décret, du travail lui-même. Ce n’est, hélas, pas possible. La richesse arrogante dont nous avons pu bénéficier pendant des décennies nous a permis de nous offrir (à crédit) du souhaitable à tire-larigot et de mépriser souverainement le possible, croyant que tout nous était permis. Nous pensions, bien naïvement, que la Providence (c’est-à-dire l’Etat-providence) était là et qu’avec sa planche à billets elle pourrait éternellement nous abreuver d’aides, d’allocations, de subventions, de retraites confortables dont nous nous goinfrions et, comme un généreux cantonnier, boucher tous les trous que nous creusions sans répit tout au long de notre chemin. Mais la Providence ne faisait que de la monnaie de singe. Si, dans la démagogie électoraliste ambiante, droite et gauche ne ménageaient pas les promesses les plus alléchantes, il faut constater que la gauche en a toujours rajouté dans la surenchère et, pire encore, qu’elle a parfois tenté d’imposer à la réalité ce qu’elle croyait souhaitable. La retraite à 60 ans et les 35 heures en sont les deux exemples les plus évidents. La réalité, le possible, a la tête dure et ne cède jamais devant le souhaitable. N’étant plus confortablement installée dans les sofas de l’opposition, la gauche se trouve aujourd’hui au pied du mur des réalités. Le pays est en faillite, en banqueroute, tous les comptes sont au rouge vif, l’Etat-providence ne peut plus payer les retraites, les allocations familiales, le chômage, la maladie ni même, bientôt, ses fonctionnaires. La planche à billets ne peut plus tourner, la monnaie de singe n’a plus cours. Les cigales que nous étions ont chanté pendant un demi-siècle, voici venu l’hiver et nous commençons à grelotter. Hollande nous avait promis le changement. Il n’avait sans doute pas compris que ce serait à lui, d’abord, de changer. Son discours, c’est-à-dire son fusil d’épaule. Il ne peut plus tirer sur la corde ni même sur les riches. La corde a cassé et les riches s’en sont allés. Il a les poches désespérément vides et il ne peut y mettre que toutes ses promesses, avec son mouchoir par-dessus. Le débat sur les retraites qui commence va être pour lui le pire des supplices et sans doute la pire des humiliations. Et tout simplement parce qu’il ne peut pas y avoir de débat. Les chiffres ne sont pas des thèmes de discussion. Dans un pays en récession où l’espérance de vie augmente chaque année, on ne peut plus, avec le système de répartition, offrir vingt-cinq ou trente ans de retraite à tous ceux, de plus en plus nombreux, qui ont dépassé les 62 ans. Et qu’on soit de gauche ou de droite n’y fera rien. Hollande a donc le choix entre le parjure ou l’irresponsabilité. Avouer publiquement qu’il nous avait raconté n’importe quoi et prendre le taureau enragé par les cornes ou annoncer tranquillement qu’il ne fait rien et précipite davantage encore le pays dans l’abîme. Un homme d’Etat digne de ce nom –mais Hollande en est-il un ?- devrait immédiatement, et dans un premier temps, porter à 44 ans la durée des cotisations, à 65 ans l’âge de la retraite et décréter l’alignement complet du système des retraites des fonctionnaires sur celui des salariés du privé. Du sang et des larmes. Avec, en plus, des manifestations de rue, des grèves massives et la perte d’une bonne partie de son électorat. On peut parier que, comme la plupart de ses prédécesseurs (à l’exception de Balladur, Juppé, Fillon et Sarkozy qui ont tenté de « faire quelque chose »), Hollande préférera louvoyer, tergiverser, prendre des chemins de traverse pour refuser l’obstacle, gigantesque, il est vrai, puisque, si tous les Français reconnaissent que « ça ne peut plus durer comme ça », rares sont ceux qui acceptent de renoncer à ce qu’ils considèrent comme des « droits acquis ». Il faudrait donc non seulement que François Hollande change d’idéologie et de discours mais que les Français changent eux-aussi. Or, la gauche –et parfois la droite- les ont bercés d’illusions pendant des années et ils ne souhaitent pas se réveiller pour sortir de leurs rêves mortifères.

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