En France, pour peu qu’on soit un homme politique, un écrivain ayant eu quelques succès de librairie, voire un chanteur un peu connu, il suffit de mourir pour devenir un grand homme irremplaçable qui laissera une marque indélébile dans l’histoire du pays. On comprend parfaitement qu’il soit de bon ton de s’incliner devant la mémoire de celui qui disparait et que, face à la peine de sa famille et de ses amis, il serait déplacé de ressortir quelques pages peu glorieuses de son passé. Mais tout de même nous en rajoutons toujours un peu trop dans l’éloge funèbre. Pierre Mauroy était sans doute un brave homme et le « petit chose » devenu Premier ministre avait quelque chose de sympathique. Mais de-là à en faire l’un des personnages clés de notre vie politique du XXème siècle il y a un pas que notre faune politique n’aurait pas dû franchir, ni à gauche ni a fortiori à droite. Tout premier Premier ministre socialiste de la Vème République qu’il fut, ce ne fut pas lui qui imposa la cinquième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans ni même les nationalisations ou l’abrogation de la peine de mort. Il n’était « que » le « collaborateur » de François Mitterrand et se contenta donc de mettre en oeuvre un certain nombre des promesses de son « patron ». Instituteur venu des corons, vieux militant socialiste version SFIO, Mauroy rappelait beaucoup plus Guy Mollet que Jaurès ou Blum ce qui lui donnait, avec un sectarisme chevillé au corps, un coté démodé presque attendrissant mais servait de caution à un Mitterrand fraichement converti à la gauche. Il se voulait le porte-parole des ouvriers, ignorant que le monde de Zola avait disparu depuis belle lurette, que les puits de charbon et les usines textiles de sa propre région (et même les « Deux cents familles ») n’existaient plus depuis longtemps. Il avait un demi-siècle de retard et en était resté à l’époque du Front populaire sans avoir voulu, bien sûr, tirer les leçons des expérimentations malheureuses de Léon Blum. Il est stupéfiant que, parmi les innombrables commentateurs qui dressent aujourd’hui les couronnes mortuaires de Mauroy, pas un seul n’ose évoquer les dévaluations en cascade qu’il dû décréter ni surtout la catastrophe absolue que furent les nationalisations. Certains vont même jusqu’à nous dire qu’il fut le Premier ministre de la ré-industrialisation du pays ! On comprend que les socialistes aient aujourd’hui tout intérêt à maquiller l’histoire et à tenter de nous faire croire qu’en faisant passer la France « de la nuit au grand jour », comme disait alors Jack Lang, leurs prédécesseurs ouvrirent un âge d’or pour les Français. On comprend moins bien qu’au centre et même à droite on ait oublié que ces années Mauroy (qui furent surtout les années Mitterrand pour ne pas dire les années Tapie) furent le vrai début de la dégringolade de notre pays.

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