Claude Guéant n’est pas sympathique. Sa mine renfrognée, son ton cassant en font une caricature du « petit chose » devenu haut fonctionnaire (de police), sûr de lui, méprisant et toujours ravi d’envoyer dans des culs de basse fosse tous ceux qu’il soupçonne d’avoir commis la moindre peccadille ou de ne pas vouloir obéir servilement à ses instructions. Mais on s’imaginait que ce grand commis de la République était un grand serviteur de l’Etat, à la moralité irréprochable, même si ses fonctions avaient pu le conduire à patauger parfois dans la boue des cabinets noirs, des opérations douteuses et des affaires véreuses. Et même si ses ambitions avaient poussé ce préfet couleur de muraille à basculer dans la politique la plus militante en suivant et servant aveuglément son bienfaiteur qui, après avoir fait de lui son directeur de cabinet place Beauvau, en avait fait son bras droit –et armé- à l’Elysée, puis son ministre de l’Intérieur. Sale gueule mais intransigeant avec les grands principes, pensait-on. Et voilà qu’on apprend que ce grand défenseur de la morale républicaine n’était qu’un petit voyou qui se servait dans la caisse comme un vulgaire pickpocket ! Alors qu’il était directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur, entre 2002 et 2004, il s’est attribué « une gratte » de 10.000 € par mois qu’il prélevait sur les fonds en espèces prévus pour les opérations de police. Au total, il aurait ainsi détourné 250.000 € des fonds plus ou moins secrets et en tous les cas publics. Le rapport de l’Inspection générale des services commandé par son successeur Manuel Valls est formel. Guéant était déjà soupçonné d’avoir reçu des chèques bien mystérieux de l’étranger, notamment de Malaisie et de Jordanie, et il n’avait convaincu personne en racontant, pour justifier ces curieuses rentrées d’argent, qu’il avait vendu à un avocat de Kuala-Lumpur deux toiles d’un peintre flamand inconnu pour 500.000 €. Il était aussi soupçonné d’avoir trempé, au-delà du raisonnable, dans l’affaire Tapie ainsi que dans certaines tractations menées par des intermédiaires louches avec la Libye. Tout cela n’est pas joli-joli et ce procureur implacable devenu avocat (d’affaires, bien sûr) semble aujourd’hui totalement incapable d’assurer sa propre défense avec des arguments plausibles. Naturellement, la gauche s’empare de l’affaire et en fait des gorges chaudes. Libération écrit ce matin : « C’est un système qui est progressivement mis à jour, un système où un groupe, un clan, émancipé des règles et des lois de la République, aurait usé de l’Etat pour servir ses propres intérêts ». Et le quotidien, fondé par Jean-Paul Sartre et qui tente de se refaire une vertu après plusieurs dérapages, ressort les affaires Bettencourt, Tapie et libyennes pour faire croire que la Sarkozie n’était qu’un gang d’escrocs. Il ne fait aucun doute que le régime passé ne fut pas toujours irréprochable et que le goût de l’ancien président pour le bling-bling et le « fric » en général put pousser certains de ses plus fidèles vassaux à oublier quelques fondements de la moralité. Mais les amis de Jérôme Cahuzac, Jean-Noël Guérini, président du Conseil général de Bouches-du-Rhône, Sylvie Andrieux, députée des mêmes Bouches-du-Rhône, Jean-Pierre Kucheida, ancien député-maire de Liévin, Gérard Dalongeville, ancien maire d’Hénin, et la liste des élus socialistes poursuivis par la justice pour « indélicatesses » est interminable (sans même parler de Dominique Strauss-Kahn) sont particulièrement mal placés pour s’ériger en justiciers donneurs de leçons. Tous pourris ? Non, pas tous. Mais beaucoup. D’un côté comme de l’autre. C’est ce qui est effrayant. Un pays où un ministre socialiste du Budget planque son fric à l’étranger, comme un truand, et où un ministre UMP de l’Intérieur pique dans la caisse, comme un malfrat, ne peut que se désespérer.

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