Les Français ne s’intéressent pas aux élections locales britanniques. On les comprend. Mais, cette fois, ils ont tort. En effet, le score que vient de réaliser l’UKIP, lors des toutes dernières élections locales, est à la fois particulièrement révélateur de « l’ambiance » qui règne actuellement au sein de l’Union Européenne et sans doute annonciateur de chamboulements que pourrait bien connaitre notre vieille Europe.
L’UKIP, l’United Kingdom Independence Party, était jusqu’à présent considéré comme un petit parti de farfelus, de clowns et d’extrémistes dont les thèmes de combat se limitaient, pour l’essentiel, à exiger la sortie de l’Europe de la Grande-Bretagne et l’arrêt de l’immigration.
Or, il vient d’obtenir, lors de ces élections locales, 23% des voix. Certes il est encore devancé par les Travaillistes, 29%, et les Conservateurs, 25%, mais il est loin devant les éternels troisièmes larrons de la vie politique britannique (qui font partie de la coalition gouvernementale de Cameron) les Libéraux-démocrates, 14%.
C’est, évidemment, l’affolement à Londres. Chez les Conservateurs qui s’aperçoivent soudain qu’une partie de leur électorat reproche à David Cameron à la fois sa politique d’austérité et sa « trahison » de certaines valeurs britanniques (il a soutenu le mariage pour tous). Et chez les Travaillistes car certains quartiers ouvriers, donc traditionnellement de gauche, ont carrément basculé pour rejoindre l’UKIP. On sait d’ailleurs que Cameron, voyant à quel point l’europhobie gagnait du terrain, a promis d’organiser un référendum sur l’appartenance de la Grande-Bretagne à l’Europe.
Il est, bien sûr, très tentant de faire des rapprochements.
Les Anglais, comme beaucoup de Français, commencent à en avoir plus qu’assez de cette alternance quasi automatique qui amène au pouvoir, un coup, la droite, un coup, la gauche, lesquelles démontrent, à tous les coups et depuis des années, qu’elles sont, l’une et l’autre, tout aussi incapables de régler les très grands problèmes du pays.
La crise qui s’éternise et s’amplifie des deux côtés de la Manche a, naturellement, aggravé le discrédit des deux partis « institutionnels », les Conservateurs et les Travaillistes là-bas, le PS et l’UMP ici. Au point que plus personne, ni ici, ni là-bas, ne peut croire une seule seconde, ni aux engagements de ceux qui sont au pouvoir ni aux promesses de ceux qui sont, plus confortablement, dans l’opposition.
Les Anglais cherchent donc autre chose pour remplacer ce « casting » de duettistes, éternels frères ennemis, aux numéros éculés. On a l’impression que beaucoup de Français en font désormais autant. Le bilan de la première année de François Hollande est épouvantable et désespère même les militants socialistes et le spectacle affligeant que nous impose Fillon et Copé a totalement écoeuré la droite qui n’a pas non plus oublié les errements du sarkozisme.
Comme toujours –et a fortiori en période de crise- plutôt que de se regarder dans la glace, les électeurs préfèrent chercher des boucs émissaires qu’ils peuvent rendre responsables de tous leurs malheurs. L’Europe et l’immigré sont tout désignés aussi bien pour les Britanniques que pour les Français.
Nigel Farage, le patron de l’UKIP, a su jouer sur ces deux tableaux en soulignant que les diktats des technocrates incompétents de Bruxelles étaient insupportables pour la Grande-Bretagne (qui ne fait pas partie de l’Euroland) et que le poids économique, social et culturel des immigrés devenait intolérable. Deux arguments qui portent d’autant plus qu’ils ne sont pas dénués de tout fondement et dont, de ce côté-ci du Channel, le Front National a fait lui aussi, depuis longtemps, son fonds de commerce.
Ajoutons que Farage a été malin en se démarquant carrément du British National Party, le vieux parti anglais d’extrême-extrême droite, qui, lui, joue sans état d’âme la xénophobie la plus affichée. Or, la fille de Jean-Marie Le Pen a su, elle aussi, très habillement, alléger, arrondir, amender le discours de son père, pour tenter, elle aussi, de devenir « fréquentable ».
23%, le résultat obtenu par Farage, est exactement le score que certains sondages donnent aujourd’hui à Marine Le Pen.
23% cela ne donne pas le pouvoir. Mais, quand on est trois dans la cour des grands, cela peut, bien souvent, obliger l’un des deux autres à changer de ton, ne serait-ce que pour obtenir une majorité.
Le tout est de savoir si les Français qui, comme les Britanniques sont déçus aussi bien par la gauche que par la droite, affolés par les mesures d’austérité imposées par Bruxelles et exaspérés par les problèmes de l’immigration, vont choisir l’abstention, Marine Le Pen ou Mélenchon.
La patronne du FN continue à faire son petit bonhomme de chemin et espère pouvoir marquer un grand coup lors des municipales de l’année prochaine. Mélenchon accélère, monte le ton et devient le plus redoutable adversaire de François Hollande, celui qui pourrait le plus facilement le faire éliminer pour le 2ème tour de la présidentielle. L’indéniable succès de la manifestation « contre l’austérité » et « pour une VIème République » qu’il a organisée aujourd’hui prouve qu’il récupère, lui aussi, de nombreux déçus.
On se demande d’ailleurs quel est aujourd’hui « le plus grand parti de France ». Celui des abstentionnistes qui ne veulent même plus aller voter ou celui des déçus qui, fous de rage, sont prêts à basculer dans les extrêmes? Lors de la présidentielle de l’année dernière, 9,5 millions de Français s’étaient abstenus, Marine Le Pen avait recueilli 6,420 millions de voix et Mélenchon 3,984 millions suffrages.

Mots-clefs : , ,