Abuser de la faiblesse d’une vieille dame pour lui soutirer de l’argent est, évidemment, ignoble. Aux yeux de l’opinion publique, pourtant blasée de tout, c’est beaucoup plus grave que de toucher des pots-de-vin, détourner des rétro-commissions, utiliser des emplois fictifs ou faire voter de faux électeurs, toutes choses devenues banales dans notre vie politique.
Mais en mettant en examen Nicolas Sarkozy sur cette accusation, le juge Jean-Pierre Gentil s’est sans doute engagé dans une voie sans issue.
D’une part, parce que tout le monde sait parfaitement que les Bettencourt ont toujours aidé financièrement certaines personnalités politiques et que Sarkozy n’avait donc pas besoin d’« abuser de la faiblesse » de Liliane Bettencourt pour obtenir cette aide.
D’autre part, parce que les témoignages des domestiques de Liliane Bettencourt ne sont pas probants. Que Sarkozy soit allé une, deux ou trois fois rendre visite à Liliane Bettencourt, avant ou pendant sa campagne présidentielle, n’est pas un délit et ne veut pas dire qu’il soit ressorti de l’hôtel particulier de Neuilly avec des enveloppes pleines de billets dans ses poches, même si Mme Bettencourt avait demandé (preuve qu’elle n’était pas aussi gâteuse qu’on le dit) qu’on lui apporte de Suisse quelques liasses de billets de banque les jours précédents.
Tout le monde est persuadé que « la femme la plus riche de France » a aidé, de son plein gré, financièrement le candidat de la droite pour sa campagne présidentielle mais personne ne pourra jamais prouver qu’elle a, elle-même, remis des billets à Sarkozy lui-même, et a fortiori sous la moindre pression. A moins, bien sûr, qu’elle et lui ne le reconnaissent devant un juge ce qui n’est guère imaginable.
Georges Kiejman, ancien ministre de Mitterrand et ancien avocat de Liliane Bettencourt a sûrement raison de dire qu’il y a « trop de charges invraisemblables » dans cette mise en examen et que le juge Gentil a porté « un mauvais coup à la justice ».
Cela dit, la question aujourd’hui n’est pas de savoir comment la procédure engagée par le juge Gentil va s’enliser dans les sables mais quelles seront les suites politiques qu’aura cette affaire pour Sarkozy.
Il faut d’abord se souvenir qu’en France la justice n’a jamais tué un homme politique. Sans remonter jusqu’à Joseph Caillaux qui, condamné pour trahison pendant la guerre de 14 (et dont la femme avait auparavant assassiné le directeur du Figaro) est redevenu ministre des Finances en 1925, on se souvient des démêlés de François Mitterrand avec la justice à propos de l’affaire du jardin de l’Observatoire qui ne l’ont pas empêché, quelques années plus tard, de devenir président de la République. Et on pourrait multiplier à l’infini ces exemples d’amnésie des électeurs.
Ce qui est frappant dans le cas de Sarkozy c’est que, depuis deux jours et grâce au juge Gentil, tout le monde répète à satiété et à la « une » de toutes les presses qu’il est le patron incontesté de l’opposition et le candidat inévitable de la droite pour 2017. En le mettant en examen, Gentil l’a remis sur son piédestal.
Pour les uns, la justice, instrumentalisée par le pouvoir, tente d’abattre le seul adversaire dangereux pour Hollande. Pour les autres, en ne faisant que son travail, la justice a, par pure coïncidence et presque par inadvertance, essayé de porter un coup fatal au plus redoutable des concurrents. Preuve que, pour les uns comme pour les autres, Sarkozy reste si ce n’est le chef de l’opposition du moins son seul « homme recours ».
Une chose est sûre. On se demandait si Sarkozy aurait envie de replonger dans le combat politique. Lui-même faisait sa « chochotte » en affirmant à qui voulait l’entendre qu’il n’avait jamais été aussi heureux que dans sa vie actuelle, en écoutant chantonner sa femme et en accompagnant sa fille à l’école. Il ajoutait toutefois que si la situation de la France le lui imposait… il serait prêt à se sacrifier.
Bien sûr, personne n’était dupe et ceux qui le connaissaient un peu savaient très bien que ce « teigneux » ne pensait qu’à une seule chose depuis le soir de sa défaite  : prendre sa revanche. La situation catastrophique du pays, la dégringolade de François Hollande dans tous les sondages et plus encore le spectacle totalement affligeant qu’offrait l’UMP lui redonnaient évidemment tous les espoirs que certaines études d’opinion lui confirmaient. Il attendait son heure.
Mais le vaincu d’hier est maintenant trainé en justice. Il a une revanche à prendre non plus sur Hollande mais sur le sort qui semble s’acharner sur lui. Pire, on l’accuse d’une infamie, c’est donc désormais pour lui une question d’honneur.
On ne comprend rien à Sarkozy si on ne fait pas un minimum de psychanalyse de bistrot. Ce grand complexé a toujours souffert de sa petite taille, d’être un fils d’immigré, du divorce de ses parents, de ne pas être aussi riche que les autres, de ne pas avoir « l’art et la manière » et du mépris dans lequel le tenaient ostensiblement des « grands » du monde politique, à commencer par Chirac.
Son désir frénétique du pouvoir qui pendant des années lui a fait avaler toutes les avanies et commettre bien des indélicatesses n’a jamais été pour lui qu’une volonté effrénée de revanche et qu’une soif d’être reconnu comme l’un des leurs par les puissants et les riches.
Le « petit chose » pensait y être enfin… « parvenu ». Et voilà qu’un juge de province le traite comme un loubard de banlieue qui aurait arraché son sac à une vieille dame. Il est, bien sûr, convaincu que c’est sur ordre de Christiane Taubira et donc de François Hollande que le juge Gentil tente de l’enfoncer.
Quand Gentil après lui avoir signifié sa mise en examen lui a dit « Voilà, c’est terminé », Sarkozy, furieux, lui aurait répondu, menaçant : « Non, ce n’est pas terminé. Ne vous inquiétez pas, je n’en resterai pas là ».
Dans la bouche de Sarkozy cela voulait dire : « Vous allez me le payer cher, vous et vos maitres ». On peut parier qu’il avait alors décidé d’être candidat en 2017…
Reste, bien sûr, à savoir comment les Français vont réagir à tout cela. L’année dernière, ils ne le supportaient plus à cause de son bling-bling, de ses zigzags, de ses coups de barre à gauche puis à droite, de tous ses échecs sur le chômage ou la dette, sans parler déjà des affaires. Mais le temps passe. Hollande fait encore plus mal, 70% des Français ne veulent déjà plus de lui et on ne voit pas quel miracle pourrait lui éviter d’arriver en guenilles et sur les genoux à l’élection de 2017.
Ajoutons qu’en mettant en examen Sarkozy, Jean-Pierre Gentil a cloué le bec des Copé, Fillon et autres prétendants qui vont tous maintenant être obligés d’être solidaires comme un seul homme derrière Sarkozy.
En le mettant en examen, Gentil a rendu le plus beau des services à Sarkozy : il l’a remis à la « une » de l’actualité et dans le rôle de l’homme providentiel de l’opposition, il en a fait la victime de ce que certains vont présenter comme un complot fomenté à l’Elysée, il lui a redonné « la rage » et il a éliminé ses éventuels concurrents.

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