L’expression « présumé innocent » est totalement absurde. Quand la justice met en examen quelqu’un ou ouvre une enquête contre lui cela signifie, évidemment, qu’elle le considère, a priori, comme « présumé coupable » de tout ce dont on le soupçonne et qu’elle va tout faire pour le trainer jusque dans le box des accusés.
La mise en examen de Nicolas Sarkozy et l’ouverture d’une enquête contre Jérôme Cahuzac ont fait l’effet de bombes dans le milieu politico-médiatique qui ne pouvait pas imaginer que de « petits » juges oseraient s’en prendre ainsi à de telles personnalités.
L’opinion publique semble, elle, moins étonnée. Cela fait très longtemps que les Français sont convaincus que notre faune politique n’est qu’un ramassis de voyous prêts à tout pour financer leurs campagnes électorales quand ce n’est pas pour s’enrichir personnellement. C’est le fameux « Tous pourris » qui est, évidemment, une catastrophe pour la démocratie. Mais la faute à qui ?
Aujourd’hui et sans attendre les conclusions de magistrats, les Français sont persuadés que la campagne d’Edouard Balladur en 1995 a été financée, en partie, par des rétro-commissions de contrats de vente d’armement au Pakistan, que celle de Nicolas Sarkozy en 2007 l’a été par des générosités illégales de quelques milliardaires, voire par Kadhafi lui-même, que le même Sarkozy a bien facilité les choses avec Christine Lagarde pour que Bernard Tapie touche quelques centaines de millions du Crédit Lyonnais et que Jérôme Cahuzac, lui, a empoché des pots-de-vin de grands laboratoires et « planqué son fric » en Suisse, puis à Singapour.
Tant que Médiapart ou Le Canard enchainé, faisant leur travail, sortaient des « révélations » sur l’affaire de Karachi, l’affaire Bettencourt, les liens (éphémères) entre Sarkozy et Kadhafi, l’affaire Tapie ou sur le passé du ministre du Budget, on parlait de « presse de caniveau » et de journalistes « fouillant dans les poubelles ». Mais maintenant que la justice elle-même a confirmé les soupçons si ce n’est les accusations qu’avaient soulevés ces journalistes dits « d’investigation », on est bien obligé de reconnaitre que ceux qui veulent en savoir un peu plus sur les mœurs de nos politiciens sont bien souvent contraints de patauger dans les caniveaux et d’ouvrir les poubelles.
Il est d’ailleurs bien regrettable que, dans une démocratie comme la notre, il faille que ce soient un site internet et un hebdomadaire satirique qui révèlent ce genre d’affaires. Nous avons un nombre incalculable d’organismes de contrôle, du Conseil constitutionnel à la police judiciaire en passant par le ministère des Finances. A quoi servent-ils ? Or, sans Médiapart et Le Canard enchainé il n’y aurait pas eu d’affaire Karachi, d’affaire Tapie, d’affaire Cahuzac et l’affaire Bettencourt aurait été enterrée depuis longtemps. On nous parle de « la République des juges », en fait nous sommes entrées dans « la République des journalistes d’investigation et d’internet ».
Cette ambiance qui relève de la délation est évidemment détestable. Mais à qui doit-on jeter la pierre ? A ceux qui dénoncent des scandales ou à ceux qui en sont coupables ?
Les Français n’aiment pas les journalistes auxquels ils reprochent tantôt d’être d’une complaisance affligeante à l’égard du pouvoir quel qu’il soit, tantôt d’être des « fouilles-merde ». Ils ne connaissent pas la jolie phrase d’Albert Londres qui disait que le rôle des journalistes était de « porter la plume dans la plaie » et ils ont oublié, toute proportion gardée, que, sans Zola, Dreyfus aurait fini ses jours dans l’île du Diable.
Le problème n’est d’ailleurs pas de savoir si la presse a raison ou non de jeter l’opprobre sur certains. Il est de savoir si les « Grands » de ce pays se croient permis de faire n’importe quoi, et notamment les pires vilénies, en s’imaginant pouvoir toujours bénéficier de la plus totale impunité.
Il est amusant de voir à quel point droite et gauche brandissent aujourd’hui « la présomption d’innocence » aussi bien pour Cahuzac que pour Sarkozy. A croire qu’ils se tiennent par la barbichette et qu’il y a une solidarité de castes. Cela s’appelle « la loi du milieu ».
Cela dit, naturellement, rien ne prouve pour l’instant que Sarkozy ou Cahuzac aient commis la moindre indélicatesse. Nous ne faisons plus aucune confiance en nos hommes politiques mais essayons de « faire confiance en la justice de notre pays » en sachant que ce n’est pas la presse qui est « pourrie » mais sans doute le système.

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