Peut-on reprocher à un juge d’instruction de « s’acharner » contre un justiciable ? Evidemment non. Le travail d’un magistrat instructeur est, précisément, de « s’acharner » pour essayer de trouver la vérité, de démasquer les coupables et de les mener devant le tribunal où ils auront des comptes à rendre. Trop d’affaires dans ce pays ont été ignorées, étouffées, oubliées, enterrées et trop d’aigres-fins, continuent à se pavaner, fortune faite, en toute impunité, dans les allées du pouvoir.
Il est évident que le juge Jean-Michel Gentil, convaincu « en son âme et conscience » et au vu de certaines pièces du dossier, de la culpabilité de Nicolas Sarkozy « s’acharne » contre lui. Ne pouvant plus le poursuivre pour un financement illégal de sa campagne présidentielle de 2007, il le met en examen pour « abus de faiblesse » sur la personne de Liliane Bettencourt. C’est beaucoup plus infamant mais, il faut bien le dire, assez dérisoire.
Contrairement à d’autres margoulins de l’entourage de « la femme la plus riche de France », le candidat Sarkozy n’a, sûrement, pas eu à « abuser » des moments de fatigue de la vieille dame.
De tout temps, les grandes fortunes de France ont financé très généreusement la plupart des candidats à l’Elysée ainsi qu’un bon nombre de partis politiques. On semble, d’ailleurs, avoir oublié qu’André Bettencourt, le mari, a été député, sénateur, ministre de droite et que la fortune de sa femme lui a permis de se faire pardonner l’attitude pour le moins équivoque qu’il avait eue, comme son beau-père, pendant les années noires de l’occupation. Bettencourt était aussi l’un des meilleurs amis de François Mitterrand qu’il avait fait embaucher à l’Oréal au lendemain de la guerre et qu’il a toujours su aider quand il le fallait.
Bref, si Sarkozy et/ou Eric Woerth ont peut-être, sans doute, vraisemblablement bénéficié des largesses de Liliane Bettencourt, on ne peut pas dire qu’ils aient « abusé » de sa « faiblesse » puisque la générosité tous azimuts (ou presque) de la famille Bettencourt faisait partie des traditions de la République comme celle d’un bon nombre d’autres grands noms du CAC40.
Mais connaissant son droit, le juge Gentil n’avait aucun autre « délit » à reprocher à Sarkozy que d’avoir abusé d’une vieille dame qui est peut-être beaucoup moins gâteuse que ne l’affirment certains, à commencer par sa propre fille.
L’affaire qui dure déjà depuis longtemps ne fait que débuter pour Sarkozy. Elle va trainer des mois, voire des années.
En s’attaquant bille en tête, dès hier, au juge Gentil, les amis de Sarkozy ont fait une erreur invraisemblable. Henri Guaino s’est ridiculisé en proclamant que Gentil avait « déshonoré la justice française », Fillon n’aurait pas dû déclarer que cette décision du petit juge bordelais était « extravagante », Estrosi n’aurait pas dû parler d’« instrumentalisation » et l’ineffable Nadine Morano n’aurait pas dû dire que cette mise en examen était « abjecte ».
D’abord, parce que les magistrats sont rancuniers et qu’un tel tir d’artillerie lourde ne va pas les inciter à prononcer un non-lieu en faveur de Sarkozy. Ensuite et surtout, parce que tous les Français n’étant pas convaincus de l’innocence de l’ancien président, cette indignation collective de ses amis va leur rendre sympathique ce petit juge dont ils ignoraient jusqu’à présent l’existence.
La gauche a été beaucoup plus habile, trois jours plus tôt, au soir de l’ouverture d’une information judiciaire visant Jérôme Cahuzac, en se contentant d’évoquer la présomption d’innocence.
Cette réaction maladroite des ténors de l’UMP est évidemment révélatrice de la situation actuelle du parti. En se précipitant au secours de l’ancien président, ils font allégeance au futur candidat de 2017. Tous ont compris que, pour affronter Hollande, il était encore non seulement le meilleur mais aussi le seul.
Bien sûr, certains comme Fillon, Copé et quelques autres rêvent sûrement de voir Sarkozy condamné à perpétuité et jeté au fond d’un cul de basse-fosse. Mais, au cas où il s’en sortirait la tête haute, cette dernière péripétie ne ferait qu’aviver davantage encore sa soif de revanche et le ferait apparaitre, une fois de plus, aux yeux des Français comme une victime. Il ferait alors « le don de sa personne au peuple français » et tous les courtisans d’hier savent qu’il a une mémoire redoutable.

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