Nous parlions l’autre jour d’« engrenage » et nous nous étonnions de voir nos dirigeants politiques, de gauche mais aussi de droite, ainsi que l’opinion publique française applaudir à tout rompre la décision de François Hollande d’attaquer les rebelles islamistes du Mali qui s’étaient déjà rendus maitres de tout le nord du pays et qui s’apprêtaient à foncer vers Bamako.
Il était évident que ni le président de la République –ce qui était stupéfiant- ni ses laudateurs ne connaissaient le dossier et qu’ils ne comprenaient pas les risques considérables que prenait la France en voulant éradiquer les « fous de Dieu » du Sahel.
N’importe qui pouvait prévoir que les Islamistes répliqueraient immédiatement à l’offensive française par des attentats et des prises d’otages. Le choix d’un site gazier en Algérie, In Aménas, était parfaitement logique. D’abord, parce que de nombreux djihadistes du Mali sont des Algériens, anciens du GIA, qui parcourent ces régions désertiques de l’Algérie depuis des années. Ensuite, parce que s’attaquer à des installations pétrolières ou gazières et prendre en otages des dizaines d’occidentaux internationalisait immédiatement le conflit.
Tout le monde savait aussi que les Algériens répondraient par la violence à cette prise du site d’In Aménas par les Islamistes et qu’ils « tireraient dans le tas » sans tenir le moindre compte de la présence des otages étrangers. Les autorités algériennes ont fait la guerre aux Islamistes (qui avaient remporté triomphalement les élections législatives, ce qu’on a oublié) pendant une décennie, dans les années 90, et ils n’ont jamais négocié quoi que ce soit avec eux.
D’ailleurs, les revendications des Islamistes, à In Aménas, étaient totalement inacceptables puisqu’ils exigeaient l’arrêt immédiat de l’opération française au Mali et la libération d’un grand nombre de leurs amis prisonniers dans les geôles algériennes.
Mais ces « fous de Dieu » sont des adeptes des opérations-suicides, convaincus qu’en faisant le sacrifice de leur vie ils vont aussitôt gagner le Paradis d’Allah. Ils étaient aussi persuadés qu’en s’attaquant à la fois à jun symbole du grand capitalisme occidental, BP, et à un régime anti-islamiste comme celui d’Alger, ils allaient devenir des héros à travers tout le monde musulman.
Hollande veut croire que ce drame d’In Aménas démontrera aux yeux de tous qu’il a raison dans sa guerre contre les terroristes islamistes et incitera les capitales occidentales à le rejoindre sur le terrain au Mali. Mais on peut se demander si, au-delà des grandes déclarations d’aujourd’hui, nos amis européens et américains ne vont pas plutôt se dire maintenant qu’il n’y a que de très mauvais coups à prendre dans cette croisade anti-islamique et qu’il n’est donc pas nécessaire pour eux de rejoindre la France dans un nouvel Afghanistan, plus dangereux que le premier puisque beaucoup plus proche.
La question qui se pose ce soir est de savoir où et quand les Islamistes vont de nouveau frapper.
Mais on doit aussi se demander ce que les 2.500 militaires français qui vont se retrouver au Mali pourront bien faire. Il leur sera sans doute (assez) facile de protéger le Sud du pays et d’empêcher les Islamistes de se rapprocher de Bamako. Mais reconquérir le Nord sera une toute autre affaire.
Les hasards d’une carrière de journaliste m’ont amené, jadis, à beaucoup fréquenter les rebelles du Nord du Tchad. La situation était, à très peu de choses près, la même. Au Nord, un désert épouvantable avec des tribus de nomades guerriers, très fortement islamisés et refusant toute autorité des gens du Sud ; au Sud, des animistes miséreux et divisés. Pendant des années, l’armée française qui soutenait le dictateur local et fou, François Tombalbaye, a utilisé les grands moyens –la Légion et l’aviation- pour venir à bout de la rébellion des Toubous du Nord. Totalement en vain. Je me souviens encore, étant avec les rebelles, avoir vu les avions français nous survoler indéfiniment sans pouvoir repérer le petit groupe que nous étions, cachés sous des épineux.
Les rebelles, dirigés par Hissen Habré, avaient pris deux otages français, François Claustre et Marc Combe. Paris a tenté de négocier leur libération. Les rebelles ont fini par assassiner le négociateur, le commandant Galopin. Tout s’est terminé par la libération, grâce à Kadhafi, de Françoise Claustre (Combe avait réussi à s’évader) et surtout par le triomphe à N’Djamena d’Hissen Habré, le chef des rebelles devenu président du Tchad et qui fut même reçu en chef d’Etat à Paris.
L’Etat-major français avait oublié que les Toubous pouvaient parcourir à pied dans leur désert torride (et glacial la nuit) 80 km dans la journée avec simplement 5 dattes et un seul litre d’eau par jour et qu’il était totalement impossible de les repérer dans leurs dunes.
Les rebelles maliens qui, grâce à l’argent des pays du Golfe et aux arsenaux de Kadhafi, possèdent, en plus, des véhicules ultra-modernes et des armes sophistiquées vont, évidemment, mener la vie dure à nos troupes.
Et cette fois, le champ de bataille dans lequel Hollande a voulu se lancer ne se limite pas à quelques centaines de milliers de kilomètres de désert.

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