Jérôme Cahuzac, notre flamboyant ministre du Budget, grand spécialiste de la lutte contre les fraudeurs fiscaux, a-t-il eu, comme l’affirme Médiapart, un compte secret en Suisse ? La chose serait évidemment croquignolesque.
Cahuzac qui a tout de suite compris que c’était là le genre de rumeur dont on ne se dépatouillait pas facilement, s’indigne, dément avec énergie (l’énergie du désespoir ?) et menace de trainer en justice tous ceux qui oseraient colporter cette (fausse ?) information. Médiapart affirme détenir des preuves accablantes et promet de les publier prochainement.
Naturellement, personne ne veut croire une seule seconde que ce brillant chirurgien qui a fait fortune dans les implants capillaires (une spécialité qui n’est pas toujours considérée avec admiration chez les blouses blanches) ait pu « planquer », en douce et à l’étranger, tout le fric que lui a rapporté sa clinique élégante dans un quartier chic de Paris. Socialiste, c’est-à-dire, par définition, intègre et moraliste, et ne possédant officiellement qu’un appartement dans le VIIème arrondissement et qu’une villa en Corse, notre ministre du Budget, volontiers donneur de leçons, a sûrement versé à des bonnes œuvres le peu que l’administration fiscale lui laissait.
Mais en même temps, ce qui est un peu ennuyeux pour Cahuzac, personne ne peut croire non plus que Médiapart qui est plutôt considéré comme étant « de gauche » ait inventé de toutes pièces cette affaire.
Le monde politique a l’habitude de dire que « la presse raconte n’importe quoi », qu’à la recherche d’une audience qui s’effiloche elle est prête à souiller l’honneur de personnalités irréprochables, à briser la carrière de grands serviteurs de l’Etat et que, sous prétexte qu’elle a parfois accès à certains dossiers aussi sensibles que confidentiels elle piétine à plaisir la fameuse présomption d’innocence.
Il faut bien dire que les Français ne font plus guère confiance en leur presse à laquelle ils reprochent d’être à fois entre les mains de quelques grands capitalistes souvent marchands d’armes et dirigée par d’anciens gauchistes attardés et mal reconvertis.
Mais ces mêmes Français font sans aucun doute encore moins confiance en leur faune politique.
Tous nos compatriotes savent parfaitement que, sans cette presse qu’on accuse un peu vite de « faire les poubelles », on n’aurait jamais su que la vente de sous-marins au Pakistan avait donné lieu à des rétro-commissions, lors de la campagne présidentielle de 1995, que Liliane Bettencourt (à ne surtout pas confondre, comme l’aurait fait un magistrat, avec Ingrid Betancourt) pouvait se montrer particulièrement généreuse à l’égard de certains candidats, qu’Hervé Gaymard, ministre des Finances, s’était installé dans un immense appartement aux frais de la République, que Jean Sarkozy, fils du président, avait des ambitions à l’Etap, que Bernard Kouchner, ministre des Affaires Etrangères, avait été payé par Total pour faire un rapport à la gloire du régime dictatorial de Birmanie, que les parents de Michèle Alliot-Marie avaient acheté, pour pas cher, des biens immobiliers en Tunisie, que Jean-François Copé et Brice Hortefeux faisaient des croisières à bord du yacht du sulfureux Takieddine, etc., etc. car, bien sûr, la liste de ces turpitudes en tous genres est interminable.
Certes, ce n’est pas parce que certains moutons se sont peut—être un peu égarés que tout le troupeau à la gale. Mais quand on feuillette les pages des faits divers de ces dernières années, on s’aperçoit bien vite que les journalistes dits « d’investigation » ne se sont pas souvent trompés et qu’en fouillant dans les poubelles ils y ont bien souvent rencontré certains de nos ténors au-dessus de tout soupçon et relevant tout de même de la Haute Cour.
Cahuzac peut revendiquer sa présomption d’innocence. Hélas pour lui, aux yeux des Français, même s’il est totalement innocent, il est maintenant, comme tous ses congénères, présumé… coupable.

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