Duel fratricide, combat de chefs, bataille de chiffonniers, guerre de tranchées, de positions, de sécession, suicide collectif, kamikazes, hara-kiri, dissuasion nucléaire, déflagration, explosion, atomisation… Tous les mots ont maintenant été employés à propos de la « querelle » qui oppose François Fillon et Jean-François Copé pour la présidence de l’UMP et les deux protagonistes ne semblent toujours pas se rendre compte que, quand on a épuisé tout le vocabulaire des cours d’école et des états-majors, le public commence à se lasser.
Après s’être dit, au début, que les deux zigotos n’allaient tout de même pas massacrer, par pure ambition personnelle, le grand parti d’opposition, les Français en sont arrivés à penser qu’après tout l’UMP n’étant qu’une auberge espagnole, elle pouvait parfaitement, puisqu’elle se transformait en maison close, fermer ses portes et qu’en tous les cas les deux lascars qui voulaient en devenir le tenancier pour se retrouver à l’Elysée en 2017 venaient de faire la preuve qu’ils en étaient parfaitement indignes.
On célèbre aujourd’hui les 80 ans de Jacques Chirac. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. La maladie fait chaque jour, sans pitié, son œuvre. Mais comment ne pas avoir soudain une certaine nostalgie pour ce que fut le chiraquisme quand on voit un Hollande au pouvoir et des Fillon ou des Copé s’entretuer ?
Certes, ce « rad-soc » pompidolien qui commença sa carrière comme un hussard (« un bulldozer », disait Pompidou) et la termina en « roi fainéant » (selon l’aimable formule de Sarkozy), prôna « le travaillisme à la française » avant de mener un combat sans merci contre le socialisme à la Mitterrand, dut évoluer –et le mot est faible- au gré des circonstances, notamment à propos de l’Europe, et se refusa, quand il fut triomphalement réélu en 2002, face à Jean-Marie Le Pen, à abroger les délires que la cohabitation avec Lionel Jospin lui avait imposés, comme les fameuses 35 heures.
On pourra aussi lui reprocher de ne pas avoir su préparer la France à la mondialisation, d’avoir, comme tous ses prédécesseurs, laissé filer les déficits, de n’avoir pas réformé l’Ecole, nos hôpitaux, notre système de protection sociale et de n’avoir rien fait, contrairement à ses promesses, pour réduire la fracture sociale et faire redémarrer l’ascenseur social.
Tout le monde est d’accord pour dire qu’il fut moins le successeur de de Gaulle que l’héritier d’Henri Queuille, lui aussi député de la 3ème circonscription de la Corrèze, qui avait l’habitude de dire « Il n’y a pas de problème que l’absence de solution ne finisse par résoudre ».
Il n’en reste pas moins vrai que ce « fana-mili » qui a supprimé le service militaire et refusé d’aller faire la guerre en Irak, qui, après avoir évoqué « l’odeur » du couscous, n’a pas su mener la moindre politique d’immigration était… « sympathique » aux yeux des Français. Et tout simplement parce qu’il leur ressemblait.
A la fois cocardier et pacifiste, gaulliste et radical, le cœur à gauche et le portefeuille à droite, grande gueule et pantouflard, il avait compris que les descendants des sans-culottes ne voulaient plus qu’on prenne des Bastilles qui s’appelaient désormais « les avantages acquis » et qu’un rien (la réforme de Juppé ou le CPE de Villepin) suffisait à faire descendre le peuple dans la rue.
Il était « conservateur », c’est-à-dire qu’il voulait avant tout protéger le peu de cohésion nationale qui subsistait dans un pays divisé par ses inégalités grandissantes, ses communautés menaçantes, ses idéologies d’une autre époque.
Sachant combien cette France était désormais fragile, il n’aurait jamais eu l’idée de fustiger les riches et le monde de la finance ou de lancer des débats sur la burqa, le mariage homosexuel ou le droit de vote des étrangers et n’aurait sûrement pas fait sa campagne sur les petits pains au chocolat ou le racisme anti-blanc.
Comme Mitterrand, pendant quatorze, il a, pendant douze ans, régné sur un pays qui dégringolait inexorablement et, pas plus que son prédécesseur, il n’a pu redresser la barre. Mais son successeur non plus et il ne semble pas que le successeur de son successeur ait davantage de chance d’y parvenir.
L’un et l’autre ne sachant plus à quel saint se vouer n’ont fait que diviser les Français, le premier en allant flirter avec les idées de l’extrême-droite, sur la sécurité ou l’immigration, le second en ressortant quelques élucubrations de mai 68, sur les homosexuels ou le vote des étrangers, par exemple.
Jamais la France n’a été aussi morcelée qu’aujourd’hui. A gauche, entre le PS et les Verts ou le Front de gauche. A droite, entre fillonistes, copéistes et borlooistes. Sans parler du Front National qui recrute aujourd’hui à tours de bras.
Chirac n’a sans doute pas fait grand-chose mais il avait compris qu’en France on ne pouvait rien faire sans un minimum d’unité nationale. Il est d’ailleurs, bien dommage qu’il n’ait pas su profiter des 82% qu’il avait, un peu hasard, réussi à réunir sur son nom en 2002. Depuis, à droite comme à gauche, on veut « cliver ». Ce n’est pas comme cela qu’on redonnera une chance au malade qui agonise.
Oui, en voyant dans quel état Sarkozy a laissé la France et comment Hollande commence son quinquennat, on en vient à regretter Chirac. Il n’a sans doute pas fait grand-chose, en effet, mais il n’a pas fait trop de dégâts.

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