La Corse n’est pas seulement « une île qui, plus est, est entourée d’eau », selon la célèbre formule d’un humoriste. Elle est aussi, comme le chômage, les déficits, les banlieues, l’immigration ou l’Ecole, un dossier devant lequel, depuis des décennies, l’Etat, qu’il soit de droite ou de gauche, a toujours démontré sa totale impuissance, ou, pire, son incompétence.
Les gouvernements successifs ont « tout essayé », comme disait Mitterrand, avec la Corse. Ils y ont englouti des milliards à fonds perdus, ils ont modifié les institutions locales, en vain, ils ont fait sauter les préfets, à un rythme effréné, ils ont « corsifié » les emplois, ce qui n’a servi à rien, ils ont joué la répression, ce qui a aggravé les violences, ils ont caressé les indépendantistes, ce qui leur a donné un semblant de légitimité. Rien n’y a fait.
Le « pouvoir » a toujours fini par baisser les bras en évoquant quelques spécificités locales comme le grand banditisme, les vendettas ou l’omerta. Personne ne s’est, d’ailleurs, aperçu d’un détail révélateur. Depuis des années déjà, on appelle les indépendantistes qui font exploser à la dynamite les villas des continentaux non plus des « terroristes » mais des… « nationalistes » ce qui, bien sûr, ne peut que les auréoler d’un véritable prestige. En France, on voue aux gémonies les nationalistes français mais on admire toujours les nationalistes d’ailleurs, et a fortiori s’ils s’en prennent à la France.
En fait, la Corse va mal depuis la fin de nos colonies. Traditionnellement, les Corses trouvaient des emplois dans l’administration coloniale, dans l’infanterie coloniale, voire dans les bordels exotiques. Du jour où ces débouchés lointains leur furent fermés, ils durent rentrer prématurément dans leurs villages moribonds et ne trouvèrent rien d’autre à faire qu’à bougonner. L’arrivée dans leur île de Pieds-Noirs auxquels l’Etat accordait des avantages dont ils ne pouvaient pas eux-mêmes bénéficier ne fit qu’exacerber leur rancœur.
L’affaire d’Aléria, en 1975, fut la première vraie manifestation de ce mécontentement qui mélangeait des revendications autonomistes, voire indépendantistes, des souvenirs de l’irrédentisme de l’époque de Mussolini, des demandes de développement économique et des exigences de subventions.
Depuis, tout n’a fait que se dégrader. Le développement immobilier et touristique n’a guère apporté d’emplois aux insulaires et a permis aux indépendantistes de se lancer dans une véritable xénophobie. Le grand banditisme corse qui, jusqu’alors, ne sévissait que sur le Continent s’est installé dans l’île. Et, de Poniatowski à Guéant en passant, bien sûr, par Sarkozy, les coups de menton des ministres de l’Intérieur successifs, aux lendemains des assassinats et des « nuits bleues », n’ont fait que discréditer davantage encore l’Etat.
On attend donc avec curiosité Manuel Valls qui risque de s’apercevoir avant longtemps qu’il est plus facile de déménager de quelques centaines de mètres un campement de Roms que d’imposer un cessez-le-feu à des Corses qui sont à la fois des proxénètes, des nationalistes, des hommes d’affaires (un peu louches), des chefs de clan et de bons pères de famille allant tous les dimanches à la messe.
Le vrai problème de la Corse n’est ni son insularité, ni son économie inexistante, ni ses mauvaises traditions. Il est, en fait, et d’une manière caricaturale, l’Etat français lui-même qui, ici plus encore qu’ailleurs, ne sait pas ce qu’il veut, zigzague d’une politique à l’autre et est incapable d’imposer l’état de droit aussi bien en face des truands qu’en face des promoteurs véreux ou des politicards corrompus.
Il y a près de 40 ans, j’écrivais un petit livre qui s’intitulait « La Corse à la dérive ». L’île de beauté a continué à dériver. Mais cela fait longtemps que l’Etat dérive lui aussi.

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