Après l’Irakien Saddam Hussein, le Tunisien Ben Ali, l’Egyptien Moubarak, le Libyen Kadhafi et le Yéménite Saleh, ce sera, sans guère de doute très bientôt, au tour du Syrien Assad de prendre la sortie.
En peu de temps, le monde arabe a été chamboulé et des dictatures qui régnaient sans partage depuis des décennies renversées. Ne resteront plus –mais pour combien de temps ?- que le Marocain Mohammed VI, l’Algérien Bouteflika, le Jordanien Abdallah II et les monarques de la péninsule arabique (et pétrolière).
Rarement dans l’Histoire un tel coup de balai aura été donné en si peu de temps à travers toute une région. Ces débuts du XXIème siècle rappellent les lendemains de la guerre de 14 qui virent la fin des empires ottoman, russe, austro-hongrois et allemand.
L’Occident, évoquant un triomphe de la démocratie, fait mine de se réjouir de la fin de tous ces despotes. Mais il faudrait ouvrir les yeux.
D’abord, tous ces tyrans furent, pendant des années, nos amis, souvent nos « meilleurs » amis. Nous les avons tous reçus à bras ouverts et avec tous les honneurs dans tous nos palais dorés. Toutes les grandes démocraties, à commencer par la France, ont financé, armé, commercé, vendu et acheté tout et n’importe quoi à ces régimes avant de s’apercevoir, un beau matin et sur le tard, qu’ils n’étaient pas très fréquentables et, au nom des grands principes qu’on avait si longtemps oubliés, de leur donner, quand elles l’ont pu, le coup de grâce.
Il ne faut pas se faire d’illusion. Les peuples de tous ces pays-là n’oublieront jamais à quel point nous nous sommes compromis avec tous ces dictateurs que nous avons si souvent soutenus à bout de bras.
Que les Américains aient finalement renversé Saddam Hussein avec leurs troupes ou que la France aient finalement fait tomber Kadhafi avec ses Rafales n’empêchera pas les Irakiens de se souvenir des liens plus qu’étroits qu’entretinrent pendant des décennies Washington et Bagdad et les Libyens d’avoir encore en tête les images de l’accueil que Sarkozy réserva à Kadhafi à Paris.
Les Egyptiens se souviennent toujours des embrassades que multiplièrent avec Moubarak aussi bien Mitterrand que Chirac ou que Sarkozy. Les Tunisiens se rappellent la fameuse phrase de Michèle Alliot-Marie annonçant que la France était prête à envoyer ses policiers pour aider Ben Ali à mater « la Révolution de jasmin ». Les Syriens revoient encore Assad hôte d’honneur de la tribune présidentielle, un 14 juillet, place de la Concorde.
On dira que la politique de l’Occident était guidée par « le réalisme ». Ce même réalisme voudrait que nous constations aujourd’hui que nous sommes dans le camp des vaincus.
Les foules arabes ont renversé « nos amis » parce qu’ils étaient des dictateurs mais aussi parce qu’ils prétendaient incarner « nos valeurs » : le développement économique, le progrès social, la laïcité. Nous n’avons pas voulu entendre les cris de ces manifestants. Ils ne réclamaient pas la démocratie. Ils exigeaient la tête de leurs despotes mais ils hurlaient « Allah ou akbar ! ». Ce qui veut dire « Dieu est grand ! » mais ce qui veut aussi, et surtout, dire : « A mort l’Occident ! A mort la civilisation judéo-chrétienne ! A mort la démocratie des néo-colonialistes et les Droits de l’Homme des Impérialistes ! »
A force de nous compromettre avec les dictateurs, nous avons aussi compromis, sans doute à tout jamais, la démocratie aux yeux de toutes ces populations. Alors, elles veulent autre chose et brûlent les photos de Ben Ali ou de Moubarak en même temps que le drapeau américain.
Il parait que, contrairement à ce qu’on raconte, Malraux n’a jamais dit : « Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas ». C’est dommage parce que notre siècle débutant (assez mal, il est vrai) semble bien se réfugier avec frénésie du côté des Dieux qu’on croyait oubliés. Rejetant l’Occident et sa démocratie et ne pouvant plus, sous peine de ridicule, se tourner vers le marxisme, quelques centaines de millions d’habitants de notre planète retrouvent leurs idoles de jadis.
Personne ne l’a remarqué mais la plus grande démocratie du monde, l’Inde, a été dirigée de 1998 à 2004 par un parti religieux extrémiste, le Bharatiya Janata Party, des hindouistes militants faisant la chasse aux musulmans et qui représentent aujourd’hui la plus grande force d’opposition du sous-continent.
Il ne faut donc pas s’étonner si le monde arabe bascule à son tour, aujourd’hui, dans le religieux et il est très vraisemblable que les pays musulmans comme le Pakistan, le Bengladesh, l’Indonésie, la Malaisie ou les Philippines vont en faire autant avant longtemps, comme d’ailleurs les pays africains du sud du Sahel.
Que les rives sud de la Méditerranée, l’Afrique noire, le Proche-Orient et une bonne partie de l’Asie deviennent islamistes pose, évidemment, un gigantesque problème pour nos pays et d’autant plus que ces fous de Dieu ont déjà des « avant-postes » chez nous, dans nos banlieues où l’on ne construit plus d’églises mais des mosquées.
Le XXème siècle avait été marqué par la confrontation entre « le monde libre » et le bloc communiste. Nous l’avons emporté parce que l’empire marxiste s’est effondré de lui-même. Il est clair que le XXIème siècle sera celui de l’affrontement entre ce monde libre et désormais vacillant et un Islam renaissant, triomphant et conquérant.
Il y a plus de trente ans, l’Occident, inconscient, avait applaudi à la chute du Chah d’Iran et à la victoire de l’ayatollah Khomeiny. Bien rares étaient ceux qui avaient alors eu la lucidité, pour ne pas dire le courage, d’affirmer que ce triomphe de l’Islamisme le plus radical risquait bien d’avoir des conséquences incalculables (et catastrophiques) pour le reste de la planète.
Aujourd’hui nos responsables et nos bons esprits nous disent que les peuples ont le droit de choisir leur destin, ce qui est vrai, que ce n’est pas grave s’ils adoptent la Charia, ce qui est faux, et que d’ailleurs l’Islam n’est pas incompatible avec la démocratie pour peu qu’il soit un tantinet tempéré, ce qui est absurde.
Nous continuons donc à vouloir nier l’évidence. La révolution arabe est une défaite pour nos démocraties mais, ce qui est bien plus grave encore, elle annonce la pire des confrontations. Et nous nous refusons toujours à l’idée qu’il puisse y avoir des conflits de civilisations…

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