L’Ecole Nationale d’Administration apprend à nos chères petites têtes blondes que l’Etat a tous les pouvoirs et tous les moyens. L’Ecole des Hautes Etudes Commerciales leur apprend, au contraire, que les lois du marché sont supérieures à toutes les autres et qu’il faut bien « faire avec ».
Depuis les débuts de la Vème République, ce sont les énarques qui ont dominé très largement le pouvoir. Sur six présidents, nous avons eu deux anciens de l’ENA (Giscard et Chirac) et, sur dix-huit Premiers ministres, sept étaient aussi des anciens de la rue des Saints Pères (Chirac, Fabius, Rocard, Balladur, Juppé, Jospin et Villepin). Mis à part Pompidou, ancien banquier, Barre, professeur d’économie, et, accessoirement, Raffarin, ancien élève de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris, nous n’avons guère eu à Matignon de gens s’étant frottés aux réalités de l’économie. Et on ne compte, bien sûr, pas le nombre de ministres ayant fréquenté l’ENA avant de devenir des apparatchiks de droite ou de gauche, sans jamais s’être coltinés avec les difficultés des lois du marché.
Le procès de l’énarchie fait partie des lieux communs de la République et il est vrai qu’il y a quelque chose d’incohérent à confier le pouvoir politique qui exige de l’audace, de l’innovation, à des gens qui ont été formés pour administrer, c’est-à-dire gérer, conserver. L’administration n’a rien à voir avec la politique à laquelle elle devrait être totalement soumise, a fortiori quand cette politique devient, par la force des choses, essentiellement économique.
Pour la première fois, nous avons un chef d’Etat qui a fait à la fois HEC et l’ENA. Naturellement, François Hollande est rapidement devenu une caricature d’énarque puisqu’à peine sorti de la rue des Saints Pères il a gravi méthodiquement tous les échelons de la carrière désormais classique de ces brillants sujets en faisant un peu de cabinet, puis en se trouvant un fief électoral, puis en s’imposant dans la hiérarchie de son parti politique.
Comme la plupart des anciens de l’ENA et contrairement aux anciens d’HEC, il n’a jamais eu à se confronter aux problèmes de la « vraie vie », aux difficultés d’une entreprise, aux risques d’une faillite, au drame du chômage.
Il est d’ailleurs frappant de remarquer que celui qui prônait et annonçait « le changement maintenant » n’a appelé aucune personnalité de la société dite « civile » pour l’entourer. Ayrault est un enseignant et on retrouve la traditionnelle kyrielle d’énarques dans le gouvernement, de Fabius à Sapin, en passant par Moscovici.
Or, plus que jamais, la situation du pays exige non pas qu’on administre, qu’on gère, qu’on ressorte toutes les vieilles ficelles utilisées depuis des décennies et qui ont toutes prouvé leur inefficacité mais bien qu’on ait de l’audace, de l’imagination et surtout une vision réaliste des choses qui n’ont rien à voir avec les dossiers qu’on consulte dans les palais dorés de la République.
Un énarque et surtout si, entre temps, il est devenu un apparatchik du parti socialiste, peut répéter jusqu’à plus soif qu’une fermeture d’usine et qu’un plan de licenciement sont « inacceptables ». C’est toujours ce qu’ont proclamé, devant toutes les catastrophes économiques de ces dernières décennies, nos technocrates et nos militants de gauche avant de bricoler à la va-vite des « plans de sauvetage », tous plus foireux les uns que les autres.
On aimerait que le président de la République oublie un peu ce qu’il a appris à ânonner aussi bien rue des Saints Pères que rue Solferino et qu’il se souvienne soudain des cours d’économie rudimentaire qu’on lui a donnés jadis à HEC.
Il ouvrirait alors les yeux et comprendrait que l’Etat n’a ni tous les pouvoirs ni tous les moyens pour sauver in extrémis une entreprise qui a été mise au bord du gouffre précisément par cet Etat qui lui a imposé une fiscalité, des règles sociales et même des interdictions d’exportation (vers l’Iran en l’occurrence) insupportables.
L’Etat peut massacrer une économie, et il ne s’en est pas privé en France, mais il ne peut pas la sauver. Pour arrêter l’hécatombe, il faudrait qu’il ait le courage de tout remettre en cause. Ce n’est pas ce qu’on a appris aux énarques.

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