La victoire (par les urnes) des Islamistes égyptiens, après celles des Islamistes tunisiens et libyens, est un événement considérable que nos dirigeants semblent sous-estimer.
On s’étonne que, de Paris à Washington, toutes les capitales occidentales « se félicitent » de l’élection au Caire de Mohamed Morsi, le candidat des Frères Musulmans. Une victoire de Chafik, l’ancien Premier ministre de Moubarak, aurait, nous dit-on, précipité l’Egypte vers une guerre civile. La victoire de Morsi va, évidemment, plonger l’Egypte et toute la région dans le chaos en les faisant reculer de quelques siècles en arrière. Et on sursaute quand on entend Barak Obama assurer le nouveau président égyptien de « l’aide que les Etats-Unis vont apporter à l’Egypte pour la transition vers la démocratie ». S’imaginerait-on vraiment, à la Maison-Blanche, que les Islamistes sont… des démocrates ? Il est vrai que les Etats-Unis s’étaient déjà réjouis, il y a plus de trente ans, du triomphe de l’ayatollah Khomeiny à Téhéran. Avant de déchanter bien rapidement.
En quelques mois, le sud de la Méditerranée a totalement basculé. Les trois dictateurs, Ben Ali, Kadhafi et Moubarak, ont été remplacés par des fanatiques religieux, même si on nous raconte que les Frères musulmans égyptiens sont moins extrémistes que les salafistes et que les lois de l’économie obligeront ces nouveaux régimes à respecter un minimum de règles internationales.
Or, il est évident que ces régimes islamistes vont non seulement, très rapidement, imposer à leurs populations la Charia, le voile des femmes, la lapidation et toutes les règles d’une lecture extrémiste du Coran mais qu’ils vont aussi, avant longtemps, remettre en cause tous les traités signés par leurs prédécesseurs, à commencer par ceux signés entre l’Egypte et Israël, quoi qu’en dise aujourd’hui Mohamed Morsi.
Si on a pu s’étonner de la victoire des Islamistes en Tunisie, petit pays qui, depuis Bourguiba, semblait très « occidentalisé », et en Libye où les querelles tribales entre gens de la Cyrénaïque et de la Tripolitaine semblaient plus importantes qu’un désir de retour au religieux, il est évident qu’en Egypte la société s’était depuis longtemps profondément islamisée sans que nous en ayons toujours pris conscience.
Pour faire oublier Nasser et le nassérisme, Sadate, ancien frère musulman lui-même, avait autorisé les « Frères » à sortir de la clandestinité. Depuis, la confrérie, avec l’argent des émigrés au Golfe, avait ouvert des dispensaires et des écoles dans toutes les zones pauvres du pays, pris une influence considérable et on ne voyait pratiquement plus que des femmes voilées, même dans les quartiers élégants du Caire.
Au milieu de beaucoup de balivernes, on nous a raconté que « le printemps arabe », de Tunis à Sanaa, en passant par Tripoli, Le Caire, Amman, Damas et même Bahreïn, était une révolte spontanée des peuples qui avaient soudain soif de liberté et de démocratie. Or, quand les foules hurlent « Allah ou Akbar », brandissent le Coran et s’agenouillent pour faire la prière en direction de La Mecque, ce n’est ni la liberté ni la démocratie qu’elles réclament. Elles veulent renverser un régime qu’elles considèrent comme étranger, comme inféodé à l’Occident, à l’impérialisme, au capitalisme et qui les a souvent plongés dans la misère. Elles veulent retrouver un passé glorieux quand « les Cavaliers du Prophète » conquéraient le monde.
« Le printemps arabe » ne s’est pas fait pour la démocratie, il s’est fait contre l’Occident. Et les dictatures occidentalisées qui prétendaient apporter la modernité et donc le progrès (ce qu’elles n’ont pas su faire) vont être remplacées par des théocraties qui ne seront plus « importées », qui redonneront un minimum de dignité à ces foules miséreuses et qui piétineront, au nom des paroles du Prophète, la Déclaration des Droits de l’Homme que n’avaient, il est vrai, jamais respectée les dictateurs.
En s’accoquinant avec ces régimes dictatoriaux, l’Occident a, évidemment, déconsidéré toutes ses « valeurs » aux yeux de ces foules. Mais on peut aussi se demander si en Occident-même, ces fameuses « valeurs » ne sont pas arrivées au bout du rouleau.
A ce rejet de l’Occident qui a provoqué « le printemps arabe » correspond étonnamment une crise de conscience dans nos pays. La montée de l’extrême-droite dans toute la vieille Europe ressemble, curieusement, aux révoltes du monde arabe. Là-bas comme ici, les victimes de plus en plus nombreuses du « système » n’en peuvent plus et cherchent à retrouver dans leur passé glorieux les fameuses « valeurs » qui avaient fait leur fortune.
Les uns veulent retrouver leur théocratie d’antan comme les autres rêvent à leurs nations d’hier. On nous parle de mondialisation mais les uns désirent retrouver leur califat et les autres leurs drapeaux. En tous les cas, ni les uns ni les autres ne veulent que ça continue comme avant.

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