Demain, dimanche, trois élections vont avoir lieu sur notre petite planète. Chez nous, le deuxième tour des législatives, bien sûr, mais aussi des législatives capitales en Grèce et une présidentielle à très haut risque en Egypte.
En France, on sait que les jeux sont faits. Le Parti socialiste va l’emporter haut-la-main, avec ou sans l’aide de ses amis écologistes et du Front de gauche. Que Ségolène Royal soit battue, que Marine Le Pen soit élue, que François Bayrou disparaisse relève tout de même, il faut le reconnaitre, de l’anecdotique et ne changera rien aux problèmes que la France doit, avec son nouveau pouvoir socialiste, affronter : le chômage, la dette, la mondialisation, la crise de l’euro et de l’Europe, avec désormais un redoutable bras-de-fer entre Paris et Berlin.
On sait d’ailleurs que, dès la semaine prochaine, les choses vont se gâter puisque François Hollande et Jean-Marc Ayrault ont prudemment attendu ce deuxième acte des législatives avant de nous annoncer le tour de vis fiscal qu’ils ont préparé et, sans doute, l’abandon ou du moins la révision à la baisse d’un certain nombre de leurs promesses électorales.
C’est désormais classique. Les Français mangent leur pain blanc entre la présidentielle et les législatives. Pendant ces petites semaines d’état de grâce, nous avons eu droit à quelques mesurettes un brin démagogiques comme la petite amélioration de la réforme des retraites, ou la petite augmentation de la prime de rentrée scolaire. C’est à partir de lundi que nous allons avoir des détails sur les augmentations d’impôts et des précisions sur ce que François Hollande entend par « croissance ».
Les législatives en Grèce sont autrement plus importantes. Un premier scrutin n’avait pas permis de trouver une majorité. On se demande pourquoi, après quelques semaines de réflexion et une nouvelle aggravation de leur situation, les Grecs se mettraient d’accord soit pour accepter, comme le leur propose la droite, les diktats européens, ce qui ne pourra que jeter les foules dans la rue, soit pour envoyer tout le monde promener, comme le leur propose l’extrême-gauche, et partir seuls à la dérive et dans le chaos.
La Grèce est un pays fragile. Nos commentateurs patentés nous racontent généralement que tous ses malheurs viennent du laxisme pratiqué aussi bien et alternativement par la droite et la gauche, incarnées par les deux grandes dynasties du pays, les Caramanlis et les Papandréou. En fait, les Grecs, même s’ils ont inventé la démocratie il y a deux millénaires, ont surtout en mémoire l’abominable guerre civile qui a opposé, au lendemain de la dernière guerre, démocrates et communistes et l’interminable dictature des colonels qui avait fait tomber une chape de plomb sur le pays.
On oublie aussi que s’ils ont souhaité entrer dans l’Europe pour obtenir toutes les aides communautaires qu’ils se sont empressés de détourner, les Grecs sont fondamentalement orthodoxes et donc beaucoup plus tournés vers Moscou et « l’Europe des popes » que vers Bruxelles et « l’Europe des technocrates ». On oublie encore que les Grecs n’ont qu’un ennemi, la Turquie.
Autant de particularismes qui pourraient bien les inciter à sauter hors de la galère européenne à la dérive et dans laquelle on veut maintenant les faire ramer comme des galériens.
Les Grecs jouent surtout au jacquet mais, en quittant l’Europe, où ils n’avaient rien à faire, ils pourraient bien provoquer un effet de dominos qui ferait vaciller tout le continent.
Une chose est sûre désormais, cette Europe des 27 est définitivement brisée en deux, avec, d’un côté, « les gens du nord », sérieux, rigoureux comme des parpaillots, et, de l’autre, « les gens du sud », du Portugal à la Grèce, en passant par l’Espagne, l’Italie et… la France, inconscients comme des cigales et visiblement incapables de faire face à la situation dans laquelle ils se sont jetés.
L’Europe n’est plus dirigée par « le couple » franco-allemand. Berlin mène l’Europe du nord, Paris a pris la tête de celle du sud. Demain, par leur vote, les Grecs peuvent accélérer le processus de décomposition de l’Europe.
Nous sommes fatigués des révolutions arabes et nous avons compris que ce fameux « printemps » pour lequel nous nous étions un peu rapidement réjouis risque bien de conduire ces pays très loin de la démocratie que nous avions cru entrevoir. La présidentielle égyptienne de demain oppose Ahmad Chafiq, dernier Premier ministre de Moubarak (qui vient d’être condamné à la prison à vie) à Mohammed Morsi, chef des Frères musulmans.
On demande donc aux Egyptiens si, après des mois de révolution plus ou moins larvée, ils veulent en revenir au système Moubarak ou s’ils préfèrent se lancer dans l’aventure des Frères Musulmans, lesquels, il faut le rappeler, n’ont joué aucun rôle dans la chute de Moubarak.
Là encore, nos commentateurs semblent bien souvent ignorer les réalités. Les Frères Musulmans n’ont rien à voir avec les autres Islamistes comme les Salafistes. Ce sont généralement de petits bourgeois, médecins, avocats, notables des classes moyennes et ils peuvent se vanter d’avoir, pendant plus d’un demi-siècle, incarné, dans la semi clandestinité de leurs mosquées, l’opposition aux trois dictatures qui se sont succédé au Caire, celles de Nasser, Sadate et Moubarak.
Pour le peuple égyptien –les Coptes mis à part, bien sûr- les Frères Musulmans n’ont rien d’inquiétant et représentent une Egypte qui se libérerait de l’influence occidentale.
Il va sans dire que si demain les Frères Musulmans l’emportaient (comme ils l’ont emporté lors des élections législatives) la face du monde arabe serait bouleversée. Le Caire a toujours été « la » capitale du monde arabe, par son poids démographique, par son prestige politique, par son importance intellectuelle. Cette victoire aurait des conséquences incalculables de la Mauritanie à l’Irak, et sans doute au-delà, dans tous les pays musulmans. Autant dire que ce serait une catastrophe, plus grave encore que ne l’avait été la victoire de l’ayatollah en Iran.
On nous dit que l’armée pourrait faire un coup d’Etat. En fait, et là encore certains semblent l’ignorer, l’armée est au pouvoir en Egypte depuis 1952, quand Néguib, fantoche de Nasser, a renversé Farouk. Depuis ce sont toujours les militaires, à peine déguisés en civils, qui ont tenu, politiquement et économiquement, le pays. Nasser, Sadate et Moubarak étant d’ailleurs des militaires.
Ces officiers hésitent aujourd’hui. Imposer leur ami Chafik, c’est évidemment, défier la rue. Mais faire mine de laisser le pouvoir aux Frères Musulmans serait pour eux sans grande conséquence. Beaucoup de ces militaires égyptiens étant eux-mêmes (comme l’avait été Sadate) des Frères Musulmans.
On le voit, des trois scrutins de demain, le nôtre n’est sans doute pas le plus important pour l’avenir de la planète. Mais nous avons souvent le tort de nous croire au centre du monde.

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