Bernard-Henri Lévy était, hier soir, la vedette de l’émission de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché », sur France 2. Insupportable de suffisance comme à son habitude, il faisait la promotion de son dernier film, « Le serment de Tobrouk », tout à sa gloire et dans lequel il raconte, avec emphase, ses pérégrinations en Libye et surtout comment il a réussi à persuader Nicolas Sarkozy de se lancer dans cette guerre contre Kadhafi.
S’il reconnait que le mandat accordé par le Conseil de sécurité (protéger des populations civiles) a été totalement outrepassé par Paris, Londres et Washington –« et heureusement » précise-t-il- BHL nie, farouchement et contre toute évidence, que la Libye ait aujourd’hui éclaté (entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque) et affirme que l’instauration de la Charia par les nouveaux dirigeants du pays n’est qu’une vague revendication de groupuscules extrémistes.
Il se vante implicitement d’avoir eu la peau du dictateur mais il ne veut rien entendre de l’état dans lequel se trouve désormais, et en partie par sa faute, ce malheureux pays en ruines, en proie au chaos, aux rivalités tribales et livré aux fanatiques islamistes.
Bien sûr, en se donnant ainsi ce qu’il croit être « le beau rôle », BHL éreinte par la même occasion et sans s’en rendre compte Sarkozy. Comment accepter, en effet, qu’un président de la République ait pu décider de lancer ses Rafales contre un pays auquel nous n’avions pas déclaré la guerre simplement sur les conseils et pour faire plaisir à un personnage tel que Bernard-Henri Lévy ?
Cela dit, le plus intéressant de sa prestation fut la définition qu’il prétendit donner du rôle des philosophes, aujourd’hui, dans notre société.
Pour lui, « depuis la Shoah et le Goulag », les philosophes n’ont plus à rechercher la vérité, à peser le pour et le contre ou, éventuellement, à s’opposer aux engouements des foules. Leur mission désormais serait, au contraire, de descendre dans l’arène, de prendre parti, de choisir leur camp, de dénoncer, de s’indigner et de mener le combat.
Selon lui, les philosophes ne sont plus des « amis de la sagesse » qui réfléchissent dans leur bibliothèque mais des combattants qui ferraillent avec les politiques et l’opinion, en prenant la tête de croisades.
Evoquer le nazisme et le communisme, les deux grands crimes du XXème siècle, pour affirmer que le rôle des « sages » a changé est évidemment absurde. Devant Hitler et Staline, il n’y avait pas à peser le pour et le contre. Philosophe ou pas, on ne pouvait, bien sûr, que condamner, que partir en guerre (ce que tous nos intellectuels n’ont pas toujours fait, notamment à propos du « Petit père des peuples » que la très grande majorité d’entre eux a vénéré au-delà du supportable).
Mais ces deux monstruosités mises à part, pour le reste de notre histoire contemporaine, les intellectuels, contrairement à ce qu’affirme BHL, devraient se contenter de réfléchir et ne pas se croire obligés de devenir des militants actifs, même si, effectivement, cela peut leur offrir tous les plaisirs de la notoriété médiatique.
BHL a rappelé que l’un de ses premiers combats fut de fustiger les Etats-Unis qui bombardaient le Vietnam. Il en est encore fier. Or, près de 40 ans après la victoire des communistes à Saigon, il serait sans doute grand temps que nos intellectuels se demandent s’ils ont vraiment eu raison de soutenir aveuglément Hanoï, le Vietcong et la dictature marxiste contre Washington qui tentait, quoi qu’on ait pu en dire, de défendre le Sud-Vietnam et un semblant de démocratie.
La fuite éperdue des boat-peoples, l’arrestation de dizaines de milliers de Sud-Vietnamiens et leur déportation dans d’immenses camps de rééducation, la chape de plomb qui s’est abattue sur le Sud vaincu auraient dû ouvrir les yeux de nos « maitres à penser » qui, par mode, par lâcheté et par masochisme, s’étaient vautrés dans la condamnation systématique de l’Occident et de la démocratie, sans avoir seulement pris la peine de réfléchir.
Certes, BHL était bien jeune à l’époque mais il aurait dû comprendre que ses maîtres de l’Ecole Normale, tous plus marxistes les uns que les autres, se fourvoyaient totalement et trahissaient leur mission. Le rôle des intellectuels aurait dû être, tout en condamnant les bombardements des B52 américains, d’alerter le monde sur le drame qu’allait inévitablement provoquer, pour les populations vietnamiennes, la victoire des héritiers d’Ho Chi Minh. Au lieu de brûler le drapeau américain et de brandir celui de Giap, ils auraient, évidemment, dû « peser le pour et le contre ». Ils ne l’ont pas fait un seul instant.
On pourrait multiplier à l’infini les exemples de cette « trahison des clercs » qui, à la recherche des feux de la rampe, ont oublié leur fonction pour plonger avec délectation dans le militantisme. A chaque fois, on a vu BHL et ses amis (pour ne pas dire ses complices) qui, en tant que « penseurs officiels », auraient dû faire preuve d’un minimum de lucidité se lancer à corps perdu dans la défense d’une cause qui s’avéra bien souvent mauvaise.
Souvenons-nous de nos intellectuels de service versant des larmes de joie lors de l’arrivée triomphale de Khomeiny à Téhéran. Certes, le Chah n’était pas un exemple de démocrate. Mais, d’une part, en quelques décennies de règne, il avait causé infiniment moins de morts que l’ayatollah pendant les premiers mois de son règne et, d’autre part, il avait su tout de même engager son pays sur la route du progrès alors que la révolution islamique le replongea plusieurs siècles en arrière. Mais nos intellectuels avaient oublié leur « devoir de lucidité » et la soif de notoriété avait été la plus forte.
Que Bernard-Henri Lévy qui, qu’on le veuille ou non, est l’une des figures de proue de notre élite intellectuelle officielle, pense qu’il faille que nos philosophes s’engagent dans l’action, poussent nos politiques à déclarer des guerres, fassent basculer notre diplomatie est plus important qu’il n’y parait.
D’abord, parce que nos intellectuels –et à commencer par BHL lui-même- se sont très régulièrement trompés dès qu’ils devenaient les militants d’une cause. Ensuite et surtout, parce que cette nouvelle posture les discrédite forcément en leur faisant totalement perdre ce qu’on appelle « l’objectivité ».
Pendant longtemps, l’un des atouts essentiels de la France fut son élite intellectuelle. Bergson, Gide, Valéry, Aron et beaucoup d’autres étaient écoutés de par le monde et plus importants que tout le reste pour le prestige de notre pays.
Aujourd’hui, BHL et ses acolytes ont, certes, les faveurs de nos petits plateaux de télévision mais en se transformant en bouffons du roi, en stars du show business, en agitateurs des foules et plus encore en militants de choc, ils ont totalement ridiculisé ce qu’on appelait l’élite intellectuelle française.

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