Dans toute démocratie digne de ce nom, les citoyens qui n’ont pas perdu leurs droits civils peuvent voter pour qui bon leur semble et, si d’aventure aucun candidat ne leur convient, ils ont parfaitement le droit de s’abstenir ou de voter blanc ou nul. Dans certains pays, le vote est obligatoire ce qui n’est pas absurde et ce qui n’empêche pas les électeurs mécontents de voter blanc ou nul.
En France, on ne tient aucun compte ni des abstentionnistes ni des votes blancs ou nuls et on devine parfaitement pourquoi. Cela fait des années, et c’est de pire en pire de scrutin en scrutin, que « le parti » des abstentionnistes et des votes blancs ou nuls arrive très largement en tête dans chaque élection. Le record vient encore d’être battu avec ce premier tour des législatives, 42,61% d’abstentionnistes soit mieux que le PS + le Front de gauche + Europe-Ecologie-les-Verts : 41,49%. On comprend donc pourquoi nos hommes politiques, toutes tendances confondues, ne souhaitent pas qu’on dénombre avec précision ceux qui ne veulent pas d’eux.
Il est absurde d’ignorer ces électeurs et de dire que leurs votes ne se sont pas « exprimés ». Les abstentionnistes et ceux qui votent blanc ou nul « expriment » parfaitement leur refus de participer à un jeu démocratique qu’ils ne supportent plus ou leur mépris, voire leur dégoût pour les candidats en lice. Mais il est vrai que si on décomptait ces voix « silencieuses », la légitimité des candidats élus en prendrait un sérieux coup.
Très curieusement et sans qu’on comprenne bien pourquoi, on tient cependant compte des abstentionnistes et des votes blancs ou nuls pour autoriser les candidats à se présenter au deuxième tour des législatives. On sait que, pour se maintenir au second tour, il faut avoir eu, au premier tour, au moins 12,5% non pas des suffrages « exprimés » mais des… « inscrits ». Les magouilleurs du Code électoral avaient sûrement une arrière-pensée en jouant ici les « inscrits » plutôt que les « exprimés ».
Tout comme d’ailleurs ils en avaient visiblement une en ne limitant pas, comme pour la présidentielle, le second tour des législatives aux deux seuls candidats arrivés en tête au premier tour, ce qui éviterait, évidemment, les fameuses triangulaires.
Mais aujourd’hui le problème de l’abstention ne se pose pas seulement aux électeurs. Il se pose aussi aux partis politiques qui doivent, dans les circonscriptions où leur candidat a été éliminé, donner des consignes de vote à leurs militants et sympathisants (lesquelles ne seront d’ailleurs pas forcément suivies).
En clair, que doit faire le PS devant un face-à-face UMP-Front National ? Que doit faire l’UMP devant un face-à-face PS-Front National ?
Martine Aubry a été très claire. Tout sauf le parti de Marine Le Pen. Elle demande donc aux électeurs socialistes de voter pour le candidat UMP au nom des « valeurs » de la République qu’elle prétend incarner et que bafoueraient, à ses yeux, les 17% de Français qui ont voté Marine Le Pen au premier tour de la présidentielle et, en tous les cas, les 13,73% qui ont choisi le vote « bleu marine » au premier tour des législatives. On se souvient que, pour le second tour de la présidentielle de 2002, le PS avait déjà appelé à voter pour Jacques Chirac afin de « faire barrage » à Jean-Marie Le Pen. Cette fois, l’évocation d’un « Front républicain » contre l’extrême-droite est moins compromettante qu’en 2002 puisqu’en tout état de cause, la gauche est sûre de l’emporter.
François Copé vient, lui, d’annoncer que l’UMP refusait de participer avec le PS à ce Front républicain contre le Front national et qu’elle adoptait la position du « ni-ni », demandant à ses militants et sympathisants de ne voter « ni » pour le candidat du PS, « ni » pour celui du Front National.
Autant il semble normal qu’un électeur puisse choisir l’abstention, le vote blanc ou nul, autant il est étonnant qu’un mouvement politique prône l’absentéisme sous prétexte qu’il se refuse à choisir « entre la peste et le choléra ». Si Copé était suivi par tous ceux qui, dans ces circonscriptions, ont voté UMP, on y arriverait à un abstentionnisme dépassant les 60%.
En fait, en jouant la carte du « ni-ni », totalement incohérente pour une grande formation politique, Copé tente tout simplement d’éviter l’éclatement de l’UMP.
Il faut bien constater qu’au sein de l’ancien parti de Sarkozy il y a ceux, les « populaires », majoritaires sans doute, qui estiment que Marine Le Pen ayant dé-diabolisé le FN (et surtout faisant des scores encore supérieurs à ceux de son père) il serait grand temps de mettre un terme au « bannissement » de l’extrême-droite qui, depuis des années, coûte si cher à la droite traditionnelle.
Oubliant quelques grands principes, ils se trouvent maintenant des « valeurs » communes avec le FN, notamment à propos de l’immigration, de la délinquance, de l’assistanat, de la notion travail. Jadis, Charles Pasqua avait déjà découvert, à la veille d’élections difficiles, des « valeurs communes » entre le gaullisme et le lepenisme. Ces « populaires » se sentent indiscutablement plus proches du Front National que du Parti Socialiste et rappellent à qui veut les entendre que personne n’a jamais reproché aux socialistes leurs accointances avec les staliniens et les trotskistes. Pourquoi reprocherait-on alors à l’UMP de « fricoter » avec le FN ? Ils sont donc parfaitement prêts à voter pour le candidat bleu marine avec, bien sûr, l’espoir d’un renvoi d’ascenseur lors de prochaines élections.
Mais il y a aussi les UMP « humanistes ». Pour eux, « il vaut mieux perdre une élection que perdre son âme » comme avait dit Michel Noir (qui a d’ailleurs perdu lui-même son âme depuis). Et, en l’occurrence, il vaut mieux faire élire un candidat socialiste. A leurs yeux, la xénophobie, le racisme, l’antisémitisme de l’ancien parti de Jean-Marie Le Pen et la dureté des méthodes évoquées par sa fille rendent tout rapprochement avec le FN totalement inconcevable. Du coup, ils préféreraient pactiser avec l’autre diable, les socialistes, pour faire battre les candidats bleus marine.
C’est, au-delà de l’élection de dimanche prochain, tout le problème de l’UMP, cette auberge espagnole de la droite française, qui éclate au grand jour avec ce problème. En cinq ans de sarkozisme, une bonne partie de l’UMP, créée par Chirac et Juppé, a, en suivant son nouveau maitre, évidemment, basculé vers l’extrême-droite. Les autres, un peu déboussolés aujourd’hui, s’accrochent à leurs vieux souvenirs de gaullistes, de démocrates-chrétiens, de radicaux, de centristes, avec l’espoir que cinq ans de socialisme les remettront en selle, sans qu’ils aient besoin de se salir les mains.
En prônant le « ni-ni », Copé a simplement mis un couvercle sur une marmite qui va exploser avant longtemps. Mais on peut parier que Copé qui rêve, tous les matins devant sa glace, de devenir –dans un premier temps- président de l’UMP dès la rentrée va, sans guère de doute, finir par donner raison aux « populaires ».

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