Rarement défaite électorale aura été aussi prévisible, aussi prévue et, disons-le, aussi justifiée que celle de Nicolas Sarkozy aujourd’hui. On est même étonné qu’elle n’ait pas été pire encore.
Sarkozy qui nous avait promis monts et merveilles a totalement raté son quinquennat. Les chiffres du chômage, de la pauvreté, de la dette, de la balance du commerce extérieur, de la délinquance, etc. le prouvent abondamment. Au cours de ces cinq dernières années, des pans entiers de notre société ont basculé dans la précarité et les classes dites « moyennes » ont vu leur niveau de vie dégringoler alors que les services publics, de l’hôpital à l’Ecole et passant par les transports, se sont considérablement dégradés. La vie quotidienne de la majorité des Français s’est très nettement détériorée sous le règne de Sarkozy.
Il voulait être jugé sur ses résultats. Il vient de l’être après avoir déjà, au fil des années, perdu de très nombreuses grandes villes, la plupart des départements, la quasi totalement des régions et le Sénat, autant de batailles perdues qui auraient dû lui faire comprendre que, s’il persistait dans toutes ses erreurs, il finirait par perdre la guerre. C’est fait.
Il faut dire que, dès le début de son quinquennat, il était devenu insupportable pour une large partie de l’électorat qui ne lui a jamais pardonné la soirée du Fouquet’s et son côté « bling-bling » et qui lui a rapidement reproché son côté « zigzag » en le voyant osciller, tout au cours de son quinquennat, de l’ouverture à gauche, avec des Kouchner et des Besson, aux appels du pied à l’extrême-droite, avec ses Buisson et ses Longuet.
Pendant cinq ans, Sarkozy nous a démontré qu’il n’avait pas de colonne vertébrale, même s’il avait un superbe jeu de jambes de danseur de claquettes et une étonnante habilité de mains de pickpocket.
Il y a d’ailleurs, sans doute, eu pire encore. Sarkozy n’avait pas seulement des goûts (impardonnables) de nouveau riche inspirés par ses amis du CAC40 et une politique à géométrie variable inspirée, elle, par une lecture trop rapide des sondages. Oubliant la dignité de sa fonction et les grands principes de notre démocratie, il lui est souvent arrivé de faire ce que Villepin a appelé « des tâches de déshonneur sur le drapeau français » et d’apparaître, aux yeux des Français, comme « un sale mec », selon le mot de Hollande. Même à droite, on ne lui a jamais pardonné de stigmatiser, à plaisir et par pure démagogie, certaines catégories de Français, de désigner, en permanence et au gré des événements, voire des faits divers, des boucs émissaires à la vindicte populaire.
A cette antipathie personnelle dont avait à souffrir le président-sortant s’ajoutait, bien sûr, le traditionnel besoin d’alternance. La droite était au pouvoir depuis 2002 -« Dix ans, ça suffit!» est un slogan qui a toujours eu du succès- et à l’Elysée depuis 1995. Dix-sept ans !
La crise a joué, évidemment, un rôle considérable dans ce scrutin. Sarkozy a tenté d’en profiter en nous affirmant que, grâce à lui, la France s’en était moins mal sortie que les autres, alors que ses partisans nous répétaient inlassablement qu’on ne change pas de capitaine au milieu de la tempête.
Ces arguments ne pouvaient guère toucher les victimes de la crise. Que la France n’ait pas (encore) connu le sort de la Grèce n’était pas une consolation pour le million de chômeurs supplémentaires ou les classes modestes qui avaient vu leur pouvoir d’achat s’effondrer et qui estimaient qu’il était, précisément, grand temps de changer de capitaine puisque le navire prenait eau de toutes parts.
En ayant pendant cinq ans toujours voulu être le seul maitre après Dieu, le seul en scène, tout décider, tout imposer, Sarkozy avait transformé cette présidentielle en un véritable plébiscite, pour ou contre lui. Vu ses résultats et son comportement général, la réponse ne pouvait être que « non », « plus lui », « plus jamais ».
Dès lors que le président sortant était rejeté avec une telle violence, son adversaire devenait le grandissime favori, par défaut, comme il était déjà devenu le candidat par défaut après le forfait de Dominique Strauss-Kahn. Sa personnalité, son programme, sa campagne n’avaient guère d’importance. On ne voulait plus de l’autre, il ne pouvait que l’emporter.
S’il avait su séduire davantage les foules avec un peu plus de charisme, si son programme avait été un peu plus cohérent et surtout un peu plus réaliste, si sa campagne avait été plus convaincante, Hollande aurait mis Sarkozy KO.
Or, dans ce curieux combat de boxe, il n’a gagné qu’aux points, d’un point et demi (et non pas 3 comme on nous le raconte). C’est mieux que Giscard en 1974 (50,81/49,19) mais moins bien que Mitterrand en 1981 (51,76/48,24), que Chirac en 1995 (52,64/47,36) ou que Sarkozy lui-même en 2007 (53,06/46,94).
Finalement, les dernières semaines de campagne du président-sortant, avec son « à droite toute », qui semblaient à certains suicidaires lui ont sans doute permis de regagner un peu de terrain. Visiblement, tous les électeurs de Marine Le Pen ne l’ont pas imitée dans l’abstention.
Ce soir, on a donc une défaite amplement méritée et une victoire par défaut. Et le vainqueur, à peine descendu de son podium, se trouve au pied du mur. C’est le mur des réalités, celui de la finance, des agences de notation, de l’Europe, de la mondialisation.
Chirac, au soir de son élection de 1995, avait déclaré : « Et maintenant les emmerdements vont commencer ». La phrase est valable pour tout nouvel élu. Il va falloir avant longtemps que François Hollande nous explique pourquoi il ne peut pas embaucher 60.000 enseignants, pourquoi il ne peut pas lancer ses contrats de génération, pourquoi il lui faut s’incliner devant les diktats de l’Europe « made in Germany », pourquoi il ne peut pas réindustrialiser le pays sans l’aide que la finance lui refuse, pourquoi il ne peut tenir aucune de ses promesses, sauf, sans doute, celle de faire fuir les dernières grosses fortunes du pays…
Pour l’instant, Hollande est celui qui a débarrassé le pays de Sarkozy. C’est ce que la majorité des Français lui demandait. Mais maintenant ces mêmes Français lui demandent bien d’autres choses.

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