François Hollande a accordé, hier soir, sa première interview de chef de l’Etat à France 2, la chaine publique. C’est normal. David Pujadas a été très respectueux. C’est normal. Le président a affirmé qu’il tiendrait toutes ses promesses de campagne. C’est normal. Il a annoncé qu’il y aurait « un coup de pouce » pour le SMIC. C’est normal, il l’avait promis. Il a souhaité que les électeurs lui accordent, lors des prochaines législatives, une majorité « claire, solide, cohérente ». C’est normal. Il a même précisé qu’il entendait bien être un président normal, c’est-à-dire « faire simple, ce qui ne veut pas dire médiocre ».
On peut se demander si les Français ne vont pas rapidement se fatiguer avec autant de… normalité. A force de vouloir être normal, ce type va apparaitre un peu bizarre.
En fait, il n’y a eu qu’un petit dérapage, hier soir. Entre deux banalités, ce président normal nous a tout de même déclaré froidement « Une intervention armée en Syrie n’est pas exclue », ajoutant toutefois, il est vrai, « à condition qu’elle se fasse dans le respect du droit international, c’est-à-dire avec une délibération du Conseil de sécurité de l’ONU ».
Cette petite restriction est, évidemment, essentielle. Hollande sait, comme tout le monde, que jamais ni Moscou ni Pékin (qui possèdent, l’un et l’autre, un droit de veto au Conseil de sécurité) n’accepteront la moindre intervention armée contre le régime de leur ami Béchar al Assad.
Les Russes et les Chinois se sont déjà fait avoir une première fois à propos de la Libye. Les Américains, les Français et les Anglais leur avaient raconté qu’ils allaient simplement monter une petite opération, dans la région de Benghazi, pour arrêter le massacre des civils insurgés que Kadhafi faisait écraser par son aviation et son artillerie. En fait, il s’agissait d’éliminer purement et simplement le dictateur Libyen (qui en savait trop sur trop de gens) et de le remplacer par des inconnus qui se disaient démocrates et qui se sont rapidement révélés être des islamistes.
Même si les massacres actuels des opposants syriens sont au moins aussi horribles que ne l’étaient ceux des rebelles libyens, ni Moscou ni Pékin ne vont retomber dans le même piège et autoriser, au nom d’impératifs humanitaires, Washington, Paris et Londres à renverser Assad et à le remplacer par des islamistes de leur choix.
Mais en brandissant cette menace purement verbale, Hollande fait sa première erreur. D’abord, parce qu’il va faire rigoler Assad qui sait parfaitement que le Conseil de sécurité ne donnera jamais son feu vert pour une telle opération contre lui. Ensuite, parce qu’il semble ignorer totalement les réalités.
L’opération menée en Libye a été une erreur. Kadhafi était un fou furieux et donc dangereux mais, aujourd’hui, la Libye est en ruines, éclatée entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, déchirée par des luttes tribales et sous le règne de la Charia.
Or, la Syrie est un baril de poudre autrement plus explosif encore que ne l’était la Libye. C’est une mosaïque de peuples et de religions, entre les Sunnites, les Alaouites, les Druzes, les Chrétiens de toutes les obédiences, et Damas joue, depuis les Omayyades, un rôle considérable dans tout le monde arabe.
Un proverbe arabe affirme, depuis quelques siècles, que « le coeur de la nation arabe palpitera toujours à Damas ». La « petite » Syrie a une influence considérable non seulement au Liban, bien sûr, qu’elle a toujours considéré comme « une province syrienne arrachée artificiellement à la mère-patrie par le colonialisme français » mais aussi chez les Palestiniens, en Jordanie et face à l’Irak, l’éternel ennemi.
Se lancer dans une aventure militaire contre la Syrie serait, de toute évidence, recommencer les erreurs catastrophiques commises en Afghanistan, en Irak et en Libye et, pire encore, faire exploser tout le Proche et le Moyen-Orient avec des conséquences incalculables pour Israël et les pays du Golfe pétrolier.
Même sans y croire une seule seconde, Hollande a eu totalement tort d’évoquer une telle « intervention armée ». En agitant un sabre de bois, il se discrédite un peu et prouve qu’il connait bien mal ce dossier.
Il ne va tout de même pas, lui aussi, écouter les élucubrations de Bernard-Henri Lévy et se mettre à jouer les fanfarons et les va-t-en-guerre ! Ce ne serait pas normal.

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